• Vidal de la BlachePaul Vidal de la Blache, “La France de l’Est” et la géographie française

    Contrairement à l’Allemagne et aux pays anglo-saxons, la France entre 1870 et 1945 n’a pas donné naissance à une école géopolitique, c’est-à-dire à une réflexion continue et systématisée sur les rapports entre espace et puissance. Philippe Moreau-Defarges explique cette absence par l’identité et la situation de ce pays au lendemain de la défaite de Waterloo. L’événement marque la fin du projet d’hégémonie continentale rêvé, et un temps accompli, par Louis XIV puis Napoléon Ier. Dès lors, les frontières nationales ne sont plus contestées et le pré carré français est clairement délimité. La réflexion stratégique ne porte donc pas, comme en Grande-Bretagne, aux États-Unis et en Allemagne, sur le déploiement de la puissance dans l’espace mondial mais sur la manière dont le territoire national peut être défendu.

    Une conception restreinte de la géographicité

    Plus restreinte, cette problématique aurait certes pu suffire à susciter une école géopolitique. Cette discipline pouvait se donner d’autres objets que la quête territoriale. Professorale et académique, la géographie française ne s’en est pas soucié ; elle prétend alors fonder sa scientificité sur l’exclusion des phénomènes politiques de son champ d’étude. À l’exception de quelques francs-tireurs — Élisée Reclus, André Siegfried, Jean Brunhes, Camille Vallaux, Jacques Ancel et Jean Gottman — les géographes nationaux partagent cette conception restreinte de la géographicité (de ce qui est considéré comme relevant du champ des études géographiques). Certains d’entre eux ont pourtant joué un rôle politique non négligeable. Chef de file de la corporation, Emmanuel de Martonne a par exemple travaillé auprès de Georges Clemenceau lors de la conférence de la paix de 1919. Et le maître ouvrage de Vidal de la Blache, La France de l’Est (1), témoigne des équivoques de la géographie française.

    Un “homme-institution”

    Né en 1845 à Pézénas et mort en 1918 à Tamaris, P. Vidal de la Blache est un “homme-institution” (P.M. Defarges). Héritier du naturalisme des géographes allemands Alexandre von Humboldt et Carl Ritter — il partage leur conception d’une géographie entendue comme écologie humaine — Vidal de la Blache est en effet le père de la géographie française. Il a fondé les Annales de géographie en 1891, initié la troisième géographie universelle (2) et l’ensemble de son œuvre, jusqu’au milieu du XXe siècle, a donné le ton à la géographie mondiale.

    “Pays” et “genres de vie”

    Vidal de la BlacheS’il est un ouvrage qui “résume” les conceptions de P. Vidal de la Blache, c’est bien le Tableau de la géographie de la France, publié en 1903 en introduction à l’Histoire de France d’Ernest Lavisse. Cette description raisonnée des “pays” de la France est le modèle d’une géographie régionale fondée sur les différences de milieu. Chaque “pays” correspond à une unité naturelle définie par son relief, son climat, son sol, sa végétation, et induit un “genre de vie”. Aucun de ces “pays” ne se suffisant à lui-même, les relations économiques extérieures sont indispensables et permettent la constitution d’un ensemble territorial plus vaste. C’est ainsi que l’unité de la France repose sur sa diversité.

    Dans La Terre et l’évolution humaine (Albin Michel, 1922), l’historien Lucien Febvre a qualifié de “possibiliste” ce modèle d’organisation territoriale : les sociétés humaines ne sont pas déterminées par leur milieu mais choisissent entre les possibilités qu’il leur offre, P. Vidal de la Blache se démarquant ainsi du déterminisme de l’allemand Friedrich Ratzel. C’est un fait que, dès 1873, lors de la leçon d’ouverture donnée à la faculté des lettres de Nancy — La Péninsule européenne, l’Océan et la Méditerranée — P. Vidal de la Blache a repris à son compte cette formule de Thucydide : « C’est l’homme qui possède la terre et non la terre qui possède l’homme ». Il n’en est pas moins erroné de faire de notre géographe un anti-Ratzel. Ainsi précise-t-il, à maintes reprises, que « l’influence du milieu garde le dernier mot » ou encore qu’elle est « souveraine », et ses disciples ont toujours privilégié les conditions naturelles comme facteur explicatif. Paradoxalement, ce que Lucien Febvre a légitimé sous le terme de possibilisme est un déterminisme à peine nuancé.

    La géographie : un outil du pouvoir

    En 1976, dans La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre (La Découverte), Yves Lacoste s’en prend vigoureusement à la géographie vidalienne. Il lui reproche de ne pas s’interroger sur la justesse du découpage régional — les monographies des héritiers du maître font l’inventaire d’une région tout en considérant que ses limites vont de soi — et donc de réduire l’espace national à une simple juxtaposition de cases. Les multiples intersections des différents ensembles spatiaux (topographiques, climatiques, linguistiques, culturels, …) ne sont pas prises en compte. Autre reproche, l’évacuation des effets de la révolution industrielle et de l’ensemble des phénomènes socio-économiques autres que ruraux. Enfin, Yves Lacoste montre combien la “géographie des professeurs” qu’incarne P. Vidal de la Blache est marquée par “l’occultation de tout problème politique”. Bref, la conception vidalienne de la géographicité est trop restreinte au regard de ce qu’est fondamentalement ce “savoir-penser-l’espace” : un outil de pouvoir. C’est à ce moment que la “géographie des professeurs” et la “géographie des états-majors” (politiques, militaires et économiques) divergent ; le père de la géographie française serait donc l’initiateur d’une véritable régression épistémologique.

    “La France de l’Est”

    Vidal de la BlacheTrois ans plus tard, Yves Lacoste a découvert La France de l’Est, un ouvrage qui contrevient au modèle de géographicité sous-tendant l’œuvre de son auteur. Publié en 1917, après l’entrée en guerre des États-Unis aux côtés de l’Entente, La France de l’Est a pour objet de démontrer à Wilson le caractère français de l’Alsace-Lorraine qui, à ce titre, doit être rattachée sans référendum préalable. Les facteurs ethno-linguistiques n’étant pas des plus convaincants, P. Vidal de la Blache prend en compte les bouleversements socio-économiques nés de la révolution de 1789 et ceux induits par le couple industrialisation-urbanisation. La stratégie d’“hégémonie allemande” en Europe est pour sa part largement traitée. L’auteur s’ouvre donc à une conception large de la géographicité et tient un raisonnement fondamentalement géopolitique.

    Il apparaît donc que Vidal n’était pas vidalien et Yves Lacoste de s’interroger sur l’ignorance dans laquelle son maître-ouvrage a été longtemps tenue. En 1979, dans un article de la revue Hérodote, il explique cette “omission” par l’hégémonie universitaire des historiens. Rappelons que le modèle vidalien, dit “possibiliste”, a été posé comme tel par Lucien Febvre, cofondateur avec Marc Bloch de l’École des Annales en 1928. Tenant d’une géographie modeste — « Le sol et non l’État : voici ce que doit retenir le géographe » — Lucien Febvre évacue la dimension géopolitique, les problématiques pouvoirs/territoires demeurant l’apanage de sa corporation. L’explication est plausible mais insuffisante et Yves Lacoste privilégie désormais une explication d’ordre épistémologique (3). Imprégnés du scientisme et du positivisme de leur époque, des disciples de P. Vidal de la Blache entendaient, à l’instar des sciences exactes, formuler des lois géographiques. Ce qui les a logiquement amenés à accorder toute leur attention aux permanences — conditions naturelles, paysages, productions minières et agricoles — et inversement à exclure de leur champ d’étude les phénomènes politiques, plus instables voire turbulents.

    En définitive, la thématique de La France de l’Est peut paraître quelque peu déphasée, l’ouvrage mérite pourtant d’être lu. Présenté dans sa réédition par Yves Lacoste, il constitue une excellente introduction à ce qu’est la “géographie fondamentale” : non pas une discipline bonasse, mais un savoir éminemment politique et stratégique. Non pas une référence magique, voire une géomancie, mais une méthode d’analyse rigoureuse ayant recours, au-delà des sciences de la matière et de la vie, à toute la palette des sciences humaines.

    ► Louis Sorel, Vouloir n°137/141, 1997.

    Notes :

    1. Paul Vidal de la Blache, La France de l’Est, Armand Colin, 1917. Ouvrage réédité aux éditions La Découverte, 1994 et présenté par Yves Lacoste [recension].
    2. Rédigée par les disciples de P. Vidal de la Blache pendant l’entre-deux-guerres, cette géographie universelle vient après celles de Conrad Malte-Brun et d’Élisée Reclus, respectivement publiées de 1810 à 1820 et de 1875 à 1884.
    3. Cf. Yves Lacoste (dir.), Dictionnaire de géopolitique, Flammarion, 1993 (articles Géographicité et Géographie).

     

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