• Marillier

    Bernard-MarillierBernard Marillier (né le 2 août 1957 dans une famille originaire d’Anjou et de Bourgogne, décédé le 23 janvier 2013 à 57 ans) est un pédagogue explorant de nombreux champs : tradition européenne, histoire des religions, littérature engagée, emblématique (vexillologie, héraldique), symbolisme. Titulaire d'une maîtrise de lettre, d’une licence d'histoire et d'un DEA de sémiologie, sa thèse, sous la dir. de Jean Tulard, porte sur : L'organisation militaire irlandaise sous le Consulat et l'Empire de 1799 à 1811 (Paris, 1983). Il est maître de conférence et se consacre surtout à l’édition. Ancien rédacteur en chef de la revue Kalki, fondée en 1986 par les éditions Pardès et dévolue à l’éthique chevaleresque et à la Tradition, il a rédigé de nombreux articles et ouvrages.

    Notons chez Pardès : Armorial des maîtres de l’Ordre du Temple (2000) [présentation], Le loup (1997), Le svastika (2002), Mishima (2005). Dans la collection B.-A.-BA : Au-delà (2000), Cathares (2002), Chevalerie (1998), Indo-Européens (1999), Jeux Olympiques (2000), Mon, héraldique japonaise (2000), Samuraï (1999), Shintô (1999) [recension], Templiers (1998) [présentation], Tradition Grecque (2 vol., 2002), Vikings (2001). Et aux éditions Cheminements : Le sanglier héraldique (2003), Le cerf : symboles, mythes, traditions, héraldique (2007).

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    ◘ Textes sur notre site :

    Le symbolisme du loup (Antaïos n°12, 1997)

    La Religiosité des Indo-Européens (L’Âge d’Or n°10, 1990)

    C. Codreanu, héros roumain et martyr chrétien (Kalki n°4, 1987)

    Arts martiaux et spiritualité (Réfléchir & Agir n°15, 2003)

    De la chevalerie (Kalki n°3, 1987)

     

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    pièces-jointes :

     

     

    Lone-KnightLe parcours vers les Dieux

    Dans un recueil collectif de témoignages sur ce que peut signifier devenir païen, B. Marillier était interrogé :

    Il est malaisé, en ce qui me concerne, de répondre à cette question tant la démarche qui consiste à “devenir” païen, de renouer avec les modes d’être et de comportements de nos plus lointains ancêtres indo-européens, est une chose intime. Elle oblige celui qui s’y livre à un examen rétrospectif complexe, parfois douloureux, de ce que fut son passé. Cette décision implique, dans la plupart des cas, une rupture, une remise en cause plus ou moins profonde des habitus et des acquis intellectuels hérités de l’enfance et de l’adolescence. Le “déclic païen” est variable selon les personnes. Il peut se déclencher à la suite d’une conversation, d’une lecture approfondie ou bien d’un fait apparemment anodin survenant dans la vie quotidienne. En ce domaine, il n’y a pas de modèle unique. Chaque cas est un cas d’espèce. Pour ma part, ce “déclic” est apparu sous une longue forme noire extrêmement mobile, mais au verbe rare, comme il convient aux hommes de qualité, aux “Connaissants” et aux sages, seuls les sots et les ignorants parlent beaucoup selon un adage chinois. Cette forme noire était, on l’aura compris, la soutane d’un prêtre de l’Église catholique, apostolique et romaine, ami de la famille, plus particulièrement de mon oncle, dominicain à Lyon, avec lequel il s’accordait, paradoxalement, sur maints points.

    Ce prêtre était étonnant et fascinant pour l’enfant que j’étais alors. Levé tous les jours à cinq heures du matin, il attendait patiemment le lever du soleil afin de le saluer, tel un officiant indo-européen ou un chamane indien, les deux bras levés, le nommant “face lumineuse de notre Seigneur”. Ce curieux et sympathique personnage, ayant une profonde vénération amoureuse pour la Vierge Marie qu’il appelait la Terre-Mère ou la Grande déesse, lui demandant de protéger ses paroissiens, leurs bêtes et leur travail ; aimait à bénir les semailles des paysans qui lui demandaient son secours. Il avait miraculeusement conservé ou retrouver les antiques rites liés à la fertilité et à la fécondité, d’ailleurs en rapport étroit avec la Terre-Mère. Son mode opératoire était immuable : à grands pas lents et solennels, tel un paysan semblant mesurer sa terre, et comme pour en prendre possession, il faisait le tour du champ tout en l’aspergeant d’eau bénite, le baisant pour finir. Ce rite, dans son dépouillement viril et païen, était à la fois beau et impressionnant. Il était impossible de l’oublier.

    Autre pratique de ce curé peu ordinaire, assez proche de la mentalité médiévale : l’ouverture permanente des portes de sa petite église à tout venant, y compris aux animaux pour lesquels il avait le plus profond respect. La présence de quelques chiens et chats qui déambulaient dans la nef ou le chœur ne manquait jamais de soulever l’indignation non des paysans et des gens simples, mais des petits-bourgeois, par ailleurs bons chrétiens. La réponse de mon brave curé était toujours la même : « Ces animaux sont des créatures de Dieu, laissez-les en paix ! » Il venait de “clouer le bec” aux pédants. J’ai toujours pensé qu’il était plus proche de l’Église pagano-chrétienne de l’Irlande de Saint Patrick que de l’Église de Rome et me faisait penser à ces druides que je voyais dans mes livres d’histoire. Il est évident que la fréquentation de cet étrange prêtre, qui assimilait Jésus et Odhinn, tous deux fixés sur le bois du sacrifice (croix/arbre), axe du monde !, ne peut qu’inciter un adolescent à se poser des questions sur le pourquoi et le comment de tels agissements et, de là, à l’occasion des études universitaires, à poster plus loin les recherches en matière de légendes, rites, mythes et religions.

    Plus tard, des études d’histoire, de lettres anciennes et de sémiologie, la lecture des auteurs antiques, des littératures scandinaves et médiévales, notamment les Eddas et les romans du cycle arthurien, des recueils de légendes et mythes européens, m’ont permis de faire la part des choses et d’opérer des choix. Déterminante également fut la découverte des peuples indo-européens à travers les études de Scherer, Hirt, Benveniste, Dumézil, Haudry, etc., sans oublier les livres de Pourrat, Vincenot, Saint-Loup, Mabire, et j’en passe. Cette découverte fut une révélation, une lumière dans la sombre et indécise période spirituelle dans laquelle je me trouvais. Je crois que tout cela a été capital dans la construction, pierre par pierre, de ma vision du monde du paganisme, ou plutôt de la paganité.

    Avant de répondre à la question qui nous occupe, peut-être est-il opportun de présenter brièvement ce que fut (est) l’essence du paganisme, et ce sur le plan étymologique et sur le plan des contenus.

    Sur le plan étymologique, paganisme/païen, paganus, terme infamant forgé par les chrétiens, mais qui n’est pas dépourvu de sens si on le considère sur le plan sémantique, renvoie au paysan, l’homme du pays ou pagus, donc un homme par définition enraciné dans un peuple, dont il n’est qu’un maillon d’une longue chaîne, et une terre, qui lui procure une assise et lui donne sa force vitale. Le paysan, dont l’archétype est pour moi le merveilleux Henri Vincenot, l’éveilleur des mythes charnels, est le maître de la “longue mémoire”, la mémoire des temps, des lieux et des êtres, fier de ses valeurs, détenteur des secrets de la nature-monde avec laquelle il vit en symbiose, héritier et vecteur de la sagesse des peuples. Sur le plan des contenus, je définirai le paganisme comme un regard totalisant que l’homme jette sur le monde, contribuant de ce fait à le doter d’une forme, “informant” son âme, et lui donnant un sens. Ce faisant, l’homme se donne lui-même un sens et un cadre dans lequel va se déployer son destin. Pour le païen, le principe divin, ensemble de forces ou de puissances agissantes — les numina des Romains — dont les dieux ne sont que des “supports” symboliques, est le Tout et l’Un, et le monde, en tant qu’il réunit intimement tous les “étants”, se trouve en son Être. Ce qui implique, à mon avis, l’idée d’alliance permanente que l’homme est amené à contracter non avec un Créateur face à sa Création, un Tout Autre absolu séparé du monde, mais avec le monde lui-même. Elle a été parfaitement résumée dans l’aphorisme de R. M. Rilke : « Aimer à penser dieu et la terre en une seule idée ».

    Être païen aujourd’hui réclame l’acceptation d’un certain nombre d’équations personnelles et collectives, et l’affirmation radicale de vérités souveraines ne souffrant aucun doute. Il ne s’agit pas, je m’empresse de le dire, de faire preuve de raideur intellectuelle ou dogmatique, mais de déterminer, sur le plan des idées et des actes, un minimum de “points fixes et constants”, de construire des “châteaux des idées” selon la belle expression de Maître Eckhart, et de tenir la position avec fermeté. J’introduirai une dernière précision importante : la nécessaire distinction que l’on doit faire entre le paganisme de la forme et le paganisme du fond. Le premier, de nature contingente, concerne la pratique rituelle, qui variait selon les peuples, par laquelle les contenus spirituels “agissaient” dans l’ordre naturel. Ce paganisme est mort et il serait vain et grotesque de vouloir le restaurer — si tant est qu’on le puisse, compte tenu des sources lacunaires dont nous disposons sur le sujet — sous peine de retomber dans la reconstitution pseudo-historique et dans la parodie contre-religieuse sectaire de type “Nouvel Âge”. Une telle restauration serait d’ailleurs, pour moi, inopérante non seulement parce que des formes anciennes ne correspondent plus à une réalité intériorisée et vécue, mais aussi du fait que les liens qui unissaient les rites et les forces auxquels ils s’adressaient ont été interrompus depuis trop longtemps pour qu’ils puissent avoir une quelconque efficacité. Le second est constitué par la substance intime du paganisme qui, lui, est toujours vivant, puisque éternel, et “opératoire”, car constitué d’intuitions, de sensations, de “communions” qui font éprouver la présence permanente du divin et du sacré en toutes choses et la manifestation, dans un lieu donné et/ou à un moment précis, de forces indicibles qui se manifestent concrètement. Cette face du paganisme ne saurait être soumise au temps et demeure ce qu’il a toujours été.

    Selon ma propre approche, se dire païen présuppose, au préalable et pour être cohérent avec soi-même, de refuser tout dualisme qui introduit une rupture entre l’être incréé (Dieu) et l’être créé (le monde). Dieu, l’Altérité absolue, est extérieur à sa création, laquelle n’est ni éternelle ni autonome et privée d’essence divine. Elle est simplement matière et, comme telle, vouée à disparaître “selon la volonté de Dieu”. Une telle vision génère fatalement une conception linéaire et finalement angoissante de la vie : la Création comme point de départ, et la “fin des temps”, la “consommation des siècles”, comme point d’arrivée. À cette vision finaliste, j’opposerai une vision de la durée et même de l’éternité, ce qu’est le paganisme. Le monde est le seul être existant. Il est incréé et donc éternel, ce qui renvoie à une conception cyclique où rien ne se crée et rien ne se perd. Certes, j’admets volontiers que le monde, être animé et “énergétique”, puisse connaître des phases d’épuisement liées à des fins de cycle, mais jamais de destruction. Ce qu’a très bien explicité Héraclite d’Éphèse : « ce monde n’a été créé par aucun dieu et aucun homme. Il a toujours existé, existe et existera toujours, feu éternellement vivant, s’allumant avec mesure et s’éteignant avec mesure ». Je récuse toute idée de fin, de finitude, de ce qui est. Le contraire serait d’ailleurs contradictoire puisque dès l’instant qu’on postule que l’essence du monde est identique à l’essence divine, laquelle est éternelle, le monde ne peut pas finir. Il en est de même pour l’âme, “éclat” de la parcelle divine immortelle. Le monde est consubstantiel au divin. Aussi, ce monde est-il le lieu par excellence où agissent et s’épanouissent les puissances divines dans le temps et dans l’espace.

    Être païen aujourd’hui, c’est, ensuite, j’en suis convaincu, renouer avec une idée précise de l’homme, ou plutôt des hommes, tout en refusant, comme corollaire, les anti-valeurs centrées sur l’être humain (la fraternité universelle, idée d’origine monothéiste traduisant l’obsession de l’unique, l’égalité des hommes et des races, alors que la nature n’admet que des différences fécondes ; etc.), dont la matrice est le ridicule anthropocentrisme propre au monde moderne. Théologie du monde — non de la nature, celle-ci n’étant que le visage de l’être du monde —, le païen établit une continuité entre l’homme et le monde qu’il crée, créant par là-même les dieux, à l’aide du regard qu’il porte sur lui.

    Dans cette perspective, le monde n’est pas une “vallée de larmes” ni un lieu marqué par le Mal et l’impureté, mais, au contraire, un lieu de vie et de joie, ce qui n’exclut nullement la mort et les peines, où va s’inscrire le destin inéluctable — le fatum romain -, associé au devenir, qui n’est que du destin en train de s’accomplir, de l’homme. Mais ce destin, précisons-le, n’est pas une prédisposition imposée par les dieux, entraînant renoncement et soumission. L’être, doté de la liberté — non du libre-arbitre situant l’homme au-dessus des lois du monde, ce qui est incompatible avec la pensée païenne -, ayant conscience de la durée limitée de sa vie, et tout en sachant que, à terme, il sera toujours vaincu par la mort, à l’exemple de Patrocle, décidera néanmoins de relever l’impossible défi en menant une vie faite d’intensité, de courage et d’héroïsme, et ce sans illusions ni espérances de récompense ou de salut. Là réside la grandeur et l’aspect tragique de l’homme : affronter le défi tout en sachant qu’il sera vaincu, à l’instar de ces guerriers qui tiennent une position dont ils savent qu’elle sera finalement submergée par l’ennemi. En conformité avec la pensée païenne traditionnelle, j’ai toujours fait mienne cette idée que la vie est “milice” [1], c’est-à-dire combat permanent contre des obstacles intérieurs et extérieurs à notre être. C’est par une telle attitude morale et spirituelle, impliquant des exigences éthiques sévères (l’honneur, la fidélité, la vision aristocratique et sacralisation du monde, le dépassement de soi, la beauté de la force, du corps et de la vie, etc.) que l’être se donne une “forme” et se hausse au niveau du divin, devenant un héros, donc un demi-dieu. J’estime que cette conception est plus que jamais nécessaire dans un monde désenchanté et voué aux seules valeurs quantifiables, même si des personnes se disant païennes n’en ont pas conscience ou la rejettent comme une voie trop ardue à suivre.

    Il s’avère pourtant indispensable qu’un païen du XXIe siècle, conscient de sa paganité, puisse se réapproprier une telle vision afin de contrer les effets incapacitants des anti-valeurs du monde actuel et de pouvoir ordonner efficacement, en fonction des options retenues, les éléments de sa vie, lui permettant alors « d’emprunter la voie des dieux et des héros » selon l’expression d’Eschyle. Mais tout cela ne doit pas se limiter à la seule sphère humaine qui entraînerait l’homme à se poser comme le maître incontesté du monde. Ce qui serait retomber dans l’anthropocentrisme dénoncé plus haut. Le paganisme réel, à l’instar de l’hindouisme ou du shintoïsme, mais contrairement aux monothéismes, n’établit aucune limite entre le monde et ses “étants”, l’homme n’étant qu’un vivant parmi d’autres, un simple atome immergé dans l’immensité de la vie du monde. Cette idée induit logiquement une sympathie universelle qui fait que le monde dans le sentiment religieux est une vaste société de la vie au sein de laquelle l’homme occupe sa place légitime, mais seulement sa place, assumant son rôle, qui peut être important, sans pour autant que cette place lui confère une position et une dignité spéciales. Dans ses formes les plus infimes comme dans les plus complexes, la vie renferme la même beauté, la même dignité et la même nature poétique et spirituelle — l’homme comme l’animal, l’animal comme le végétal — selon une continuité qui forme un “universalisme de la vie”. Cette conception n’implique, on l’aura compris, aucune égalité entre les “étants”, mais une différenciation des natures et des fonctions. L’homme, que les religions non-païennes ont érigé comme un être à part, fait à la semblance de Dieu, idée qui est ensuite passée dans les divers monothéismes politiques laïcisés, propriétaire du monde-nature dont il peut user et abuser à sa guise, ne saurait posséder, dans un cadre païen, un statut particulier et une quelconque domination plus ou moins destructrice sur le monde. Celui-ci étant divinisé et sacralisé, c’est, au contraire, tous les “étants”, et pas seulement l’un d’entre eux, qui se trouvent revêtus d’une égale dignité. Pour l’homme, il en découle une double conséquence : humilité que lui fait éprouver sa faiblesse face à l’infinie diversité du monde et fierté d’en être membre.

    Autre démarche qui me semble importante consiste à se réapproprier la notion de sacré, trop longtemps confisquée, voire détournée — c’est le cas pour l’Islam — par les religions abrahamiques. Le païen, en tant que homo religiosus par excellence, éprouve fortement la présence du sacré, du lumineux, comme valeur incomparable et le place au cœur de ses comportements et de sa vie de relations avec les êtres et les choses. Contrairement au sacré chrétien, centré sur Dieu et Jésus-Christ, donc comme une chose située à l’extérieur du monde, ce qui ne peut qu’affaiblir la force du sacré, celui du paganisme est immanent au monde puisque ce dernier se présente comme une totalité irriguée de forces qui produisent des phénomènes déterminés selon des rapports de causes et d’effets. De ce fait, je définirai le monde païen comme le lieu d’une hiérogamie permanente, laquelle se manifeste “spontanément” ou grâce aux rites, par l’intermédiaire de “supports” concrets (objets, animaux, végétaux, etc.). C’est la présence de “quelque chose” d’indicible qui n’est pas humainement explicable — il y a des personnes qui ressentent le sacré, et d’autres non — mais que l’on sent descendre en soi et prendre possession de l’être. Un état de plénitude se fait jour alors, accompagné souvent d’un léger tournis. J’ai souvent ressenti un tel état lors de promenades en forêt, où le phénomène semble le plus fort, ou à l’occasion de visites d’authentiques “lieux de mémoire”, saturés de divin et de sacré, comme la cathédrale de Chartres, le Mont-Saint-Michel, Vézelay, le Mont-Aimé.

    pagan[Ci-contre : À la Recherche de l’Autre Monde, Y. Fauntography, 2013]

    Dans le prolongement de ce qui précède, et comme conséquence logique, je suis intimement persuadé qu’être païen aujourd’hui implique inévitablement l’adoption d’un univers mental s’inscrivant en rupture totale avec la société actuelle, dans ses pompes et ses (mauvaises) œuvres ; le païen actuel doit faire sienne l’idée que le monde où il réside n’est pas le sien, mais celui des autres, de ses adversaires, et que ses intérêts et ses valeurs, réprouvés et combattus par ce monde étranger, sont incompatibles avec ceux de ce dernier. Deux voies s’ouvrent alors : soit “l’exil intérieur”, être un “convive de marbre” assistant à un banquet auquel on est contraint d’être présent, ce qui conduit à la marginalisation, soit “accepter” le monde, tout en ne le reconnaissant pas comme valable et légitime, pour y agir selon nos valeurs. En d’autres termes, il s’agit d’être “dans” le monde, mais non “du” monde.

    Pour le païen, ce second choix, le plus positif, même s’il n’est pas toujours facile, doit le conduire à adopter une ligne de conduite et de “croyance” construite sur des convictions fortes et cohérentes afin d’y conformer sa façon de vivre, lui permettant de vivre sa paganité de façon intense, authentique, honnête — en restant fidèle à ses options — et quotidienne. Mais tout cela doit se faire de manière simple, vivante et ouverte sur l’expérience du monde, sans dogme ni fanatisme, et en respectant la liberté de pensée et de croyance des autres. Le païen d’aujourd’hui doit éviter de tomber dans des querelles stériles et désuètes, comme l’anti-christianisme primaire, ce qui n’apporterait rien de positif à son engagement. Autre point important : l’absence de prosélytisme, trait caractéristique du paganisme. Celui-ci ne s’impose pas par le feu et le fer, comme certaines religions, détentrices de la Vérité, n’ont pas manqué de le faire, notamment l’Islam, mais seulement par l’exemplarité, la qualité et l’excellence des comportements et des valeurs païens. Le païen, sur le pan spirituel, n’est l’ennemi ni l’ami de personne. Il est lui-même. Toutefois, le problème de “l’unicité” du paganisme se pose. Il est courant, dans les cercles païens, de dire que chaque païen doit bâtir sa propre vision du monde de la paganité et qu’il y aurait par conséquent autant de paganismes que de païens. Cette position me semble relever de l’individualisme le plus pur et se rapprocher de la pratique d’un catholique qui se fabrique sa propre religion catholique, retenant ce qui lui convient ou ce qu’il estime juste et repoussant ce qui lui semble contraire à ses opinions. Nous sommes là dans le cas de figure de “l’auberge espagnole”. À terme, ce subjectivisme ne peut que conduire à l’émiettement spirituel et à l’inefficacité pratique. Il est évident qu’un minimum de paganisme communautaire est nécessaire, lequel, sans déboucher pour autant sur la constitution d’une Église et de dogmes impératifs, ne peut que renforcer le courant païen, et le fortifier. N’oublions pas l’exemple du paganisme antique. Si celui-ci connut des paganismes individuels, il connut aussi des paganismes communs, ceux des familles, des trois fonctions, des corporations, lesquels se sublimaient dans le paganisme collectif de la cité, où il donnait lieu à des pratiques rituelles précises et codifiées. Le paganisme renvoie toujours à une terre et à un peuple (tribu, cité, empire, etc.), donc à un être collectif différencié et “national”, les dieux d’un peuple donné n’étant pas ceux d’un autre peuple. Il a, certes, existé des courants païens universels, qui étaient surtout des cultes à mystères, tels les cultes d’Isis ou de Mithra, mais leur expansion hors de leur terre de naissance s’est effectuée tardivement, à l’époque où la décadence du monde antique était entamée, et n’ont jamais concerné qu’un nombre limité de personnes.

    Je terminerai par l’évocation du paganisme actuel considéré comme arme dans le combat identitaire, qui sera le combat prioritaire de ce XXIe siècle. Nul n’ignore que le monde est la proie d’une politique mondialiste de normalisation économique, culturelle et humaine visant à l’homogénéisation de la planète, le fameux “village planétaire”, au profit d’idéologies cosmopolites, financières et ethniques. Pour ce faire, il faut détruire les nations, les peuples, les races, les cultures, les religions de mille manières, dont les plus sournoises et les plus dangereuses sont l’immigration et le melting pot généralisé, dans le but de faire naître une seule humanité, un seul marché et, à terme, un seul État mondial — summum de l’idée totalitaire, contrôlé par un nouveau peuple élu, le peuple américain — du moins certains de ses représentants, bras armé de la babélique ONU. Il est évident que l’origine du mondialisme se trouve dans la pensée judéo-chrétienne avec laquelle il partage les mêmes idées dont l’une des plus importantes est l’obsession de l’unique, de la réduction appauvrissant à l’un, terre et peuple unique placé sous la surveillance d’un nouveau “Dieu” unique, la divinité américano-onusienne, récompensant et punissant selon les cas. Ramené au niveau de l’Europe, continent le plus touché par le phénomène en raison du poids de son histoire, de sa culture et de sa puissance technique, ce projet se traduit non seulement par l’adoption d’une politique contraire à ses intérêts, mais aussi et surtout par une massive immigration-colonisation afro-maghrébine musulmane mise en œuvre par des cliques politiciennes dont le but avoué est de changer l’identité culturelle de notre continent.

    Dans notre lutte pour notre survie, je suis persuadé que la redécouverte du paganisme, c’est-à-dire de nos plus lointaines racines spirituelles, culturelles et ethniques, peut constituer une arme identitaire efficace au service des peuples. Le paganisme d’aujourd’hui n’implique pas seulement le rejet de tous les monothéismes, tant religieux que politiques, mais également, par un effet automatique, la réappropriation et la défense de sa terre et de son peuple dans lesquels résident les divinités et le sacré. En effet, le paganisme étant toujours un phénomène local, ne séparant jamais la terre, la race et la spiritualité d’un peuple, contrairement aux monothéismes, il serait contradictoire pour un païen d’aujourd’hui de ne pas combattre, ou pire de soutenir, les thèses mondialistes dont les buts et intérêts vont à l’encontre des siens.

    Si une entente païenne universelle est possible et même souhaitable, d’autant plus que nos ennemis sont identiques, on ne saurait pour autant concevoir un paganisme mondial. Cela serait une contradiction dans les termes et dans les faits. Par la dimension identitaire qu’il contribue à développer, le paganisme génère un grand nombre d’effets dont les plus importants sont la resacralisation et le réenchantement poétique et harmonique de la communauté, et la nécessaire réintroduction du divin au sein du pouvoir temporel, le pouvoir et le sacré ne pouvant pas, dans une société normale, se dissocier. Ce combat identitaire païen réclame aussi de désigner clairement nos ennemis : le libéralo-mondialisme sur les plans politique et économique, et l’islam sur le plan religieux. Dans ce domaine, il convient de ne pas se tromper d’ennemi, lequel n’est pas le christianisme, d’ailleurs en perte d’influence mais bien l’Islam conquérant, le pire des monothéismes, religion du déracinement, ignorant les idées de peuple, de culture, de lois, etc., et dont les codes, notamment la charia, les valeurs, les comportements et l’univers mental sont incompatibles avec la civilisation européenne. Enfin, dans le combat identitaire, le païen ne doit pas négliger l’aspect écologique, la défense de la biosphère, saccagée et exploitée à outrance par les milieux affairistes mondialistes, la destruction de la nature s’inscrivant d’ailleurs en parallèle avec celle des peuples et des cultures. Ce faisant, les mondialistes sont cohérents avec eux-mêmes. En s’engageant dans le combat écologique, le païen d’aujourd’hui s’inscrit dans la longue durée des peuples et fait œuvre divine : défendre la nature-monde, c’est défendre la nature perçue comme la manifestation de la divinité et lieu privilégié où réside et s’incarne le sacré. La lutte écologique ne se limite alors plus à la seule défense d’une matière précise, plus ou moins liée à des intérêts, mais s’inscrit dans une dimension cosmique.

    ► Bernard Marillier, in : Païens !, P. Vial (dir.), Éditions de la Forêt, 2001.

    Note en sus :

    1. Milice : Rappelons que la revue Kalki avait adopté pour devise « Vita est militia super terram », reprise au corpus evolien ayant trait à la guerre sainte (et considérée soit comme maxime antique soit comme de Paul ; notons que Michelet ajoute cette devise en note quand il évoque le sens éminent de la « croisade spirituelle » animant le Templier). Cet apophtegme est en fait tiré de la Vulgate, et plus précisément du livre de Job [VII, 1] : militia est vita hominis super terram et sicut dies mercennarii dies eius (la vie de l'homme sur terre est un service militaire et ses jours sont comme les jours d'un mercenaire). Ajoutons que, du point de vue exégétique, cette traduction par militia est tendancieuse : la traduction française faite sur le texte massorétique (en hébreu) suggère un bagne, donc un service forcé, plutôt que milice dans son acception ancienne d’engagement volontaire (cf. Job trad. par P. Alferi et JP Prévost, Gal./Folio, 2004).

     

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    MarillierJe suis un “être polythéiste”

    ◘ Entretien épistolaire avec Bernard Marillier

    ◊ Bernard Marillier, qui êtes-vous ?

    Je me définis avant tout comme un “être polythéiste”, tant sur le plan psychologique que sur le plan des comportements. D’où la difficulté, selon certains, mais je les crois volontiers, d’appréhender la nature exacte de mon être. Sur le plan des études, je suis diplômé de Sciences politiques, de Sciences sociales, d’Histoire, de Lettres anciennes et de Sémiologie. Mais, je n’ai jamais commis l’erreur de considérer ces “parchemins de vanité” comme importants, leur préférant de loin l’expérience concrète, la recherche et la réflexion personnelle, celles qui donnent véritablement accès, après un long dévoilement, aux mystères de ce qui est. Sur le plan familial, mes origines localisent mes ancêtres dans les régions celtes, puis franques du nord de la Loire, ces pays de langue d’oïl. Plus précisément, je suis issu d’une famille à la fois angevine et bourguignonne, mélange heureux de douceur et de fureur, portant en moi, avec fierté, les deux héritages qui peuvent se résumer par les emblèmes de ces terres qui se voulurent des empires : le plant de genêt de la dynastie angevine des Plantagenêt, et les deux bâtons écotés et croisés — et le lion d’or — des ducs de Bourgogne. J’ai été élevé dans une famille où le patriotisme et le nationalisme, teinté de social, étaient la règle. Un Marillier donna sa vie sur les barricades de la Commune de Paris, alors qu’un autre participa à l’aventure boulangiste. Mon grand-père fut maurrassien.

    Personnellement, je revendique une triple appartenance : la Bourgogne, la France et l’Europe. Mon milieu social d’origine est celui des hobereaux de province, proches de la terre et des paysans qui la cultivent, parfois guère mieux lotis qu’eux, qui constituèrent l’ossature sociale et militaire de l’Ancien Régime. Souvent mal vu de la haute noblesse et de la bourgeoisie, le hobereau était fier de son nom, de ses armoiries, des faits accomplis par ses ancêtres et de sa condition, tenant à ses biens car en possédant peu, mais intransigeant sur l’honneur et la fidélité à ses princes pour lesquels il donnait volontiers leur sang. Je suis tout entier dans cette définition. Ces valeurs sont les miennes. Je préciserai qu’on retrouve des Marillier dans les “trois fonctions” comme religieux, guerriers — des Marillier servirent Charles Quint l’épée à la main — et administrateurs, d’où mon nom, un dérivé de marguillier, mon patronyme d’origine étant Marguillier de la Paroisse, qui fut modifié au moment de la Révolution dite française.

    ◊ Quel a été votre parcours intellectuel ?

    L’expression “parcours intellectuel” me paraît un grand mot, voire un gros mot. Je ne suis pas intellectuel et ne veux pas l’être. L’intellectuel, héritier de ces théologiens byzantins qui discutaient du sexe des anges alors que les envahisseurs étaient aux portes de Byzance, étudie une matière desséchée et lobotomisée, privée de consistance, directement issue du pseudo-savoir formolé de l’Université, d’où il extrait des idées et des dogmes abstraits. Les idées de liberté, d’égalité — deux notions par ailleurs contradictoires, il faut choisir l’une ou l’autre —, de fraternité — thème laïcisé issu du corpus chrétien —, de progrès, de droits de l’homme, etc., sont nés de cerveaux embrumés d’intellectuels en pantoufles. Je préfère les termes de chercheur et de penseur ou, mieux, de quêteur, la quête réclamant patience et humilité devant la tâche à accomplir et la matière à explorer, laquelle ne peut être que concrète et objective, non livresque et déconnectée du réel. De plus, toute quête demande une sorte d’“initiation” nécessaire à l’atteinte du but et une voie spécifique en accord avec la nature de la quête.

    De par mes études, assez diversifiées, j’ai été très tôt en contact avec les auteurs antiques et médiévaux, ainsi qu’avec l’indispensable langue latine. Idem pour l’histoire avec, entre autres, Hérodote et Thucydide, auxquels s’ajoutèrent par la suite les historiens modernes et contemporains. Sur le plan de la philosophie, j’ai toujours eu un prédilection pour celles de l’Antiquité et du Moyen Âge. La philosophie moderne, que je considère comme pauvre et sophistique, à quelques exceptions près, à moins retenu mon attention. Je ferai des exceptions pour Nietzsche, Schopenhauer, Bergson, Tönnies, Spencer, Schmitt, Koestler, Maurras, Spann, van den Bruck, Spengler, Freund, Maffesoli, Debord, etc.

    Une autre source fut le GRECE grâce auquel j’ai découvert, outre nombre thèmes d’étude, les Indo-Européens et la possibilité qu’il y avait de restaurer le paganisme. J’y ai découvert les grands historiens, que j’ai lus ensuite individuellement, dont les grands maîtres que sont Dumézil et Haudry. Deux autres auteurs furent déterminants pour ma formation : Guénon et, surtout, Evola vers lequel, lorsque j’ai un doute ou une “faiblesse” existentielle, je reviens toujours. Sans être “évolianiste”, ce qui serait absurde et contraire aux souhaits de l’auteur, je dois avouer qu’Evola demeure pour moi un auteur de référence, un “phare” dans la nuit, un “tuteur” intellectuel dans maints domaines, même si nombre de ses idées doivent être rectifiées.

    Toutefois, les livres ne sont jamais que des outils pour obtenir une bonne et juste formation de base. Ils ne sont jamais une fin en soi. J’ai toujours mis une limite entre l’apport livresque et l’apport que je qualifierais d’“existentiel”, l’apport extérieur et concret (expériences diverses, rencontres, conversations, etc.) qu’apporte la vie, tout simplement. L’étude, l’assimilation, la réflexion et enfin le recoupement de ces deux types d’apports permettent, in fine, d’établir un “juste milieu”, seul capable de dégager et de fournir à terme la “substantifique moëlle”, selon le mot de Rabelais, des choses qui pourra nourrir la connaissance et l’action. Je me suis toujours efforcé de suivre cette voie. J’ai toujours essayé de penser par moi-même et de déterminer en toute liberté mes idées et ma concept ion du monde, de la vie et des hommes. Et le fait d’appartenir à tel ou tel groupe ne m’a jamais contraint à abdiquer ma liberté de choix et de jugement.

    ◊ Et votre itinéraire spirituel ? Quelle est votre approche personnelle du paganisme ?

    Je suis issu d’une famille catholique. L’un de mes oncles fut dominicain et docteur en théologie. Je lui rends grâce de m’avoir initié à la théologie. La foi a toujours été de rigueur dans la famille, mais une foi simple et douce, dépourvue de mysticisme comme de fanatisme, une foi sur laquelle on ne discutait pas, car elle allait de soit, parce que “c’est comme ça” et qu’il est nécessaire de croire que “quelque chose” a créé le monde et préside à son destin. Outre des études dans des écoles religieuses de grande qualité, où j’ai beaucoup appris, notamment sur l’Antiquité et le Moyen Âge, mes parents m’ont inculqué les indispensables pratiques religieuses : messe dominicale, communion et confirmation, service de la messe, prières vespérales, etc. J’ai gardé un bon souvenir de cette époque, époque d’études studieuses et de discipline stricte, mais qui faisait sa place à la douceur et la joie. La fréquentation des “bons Pères” et la pratique des devoirs religieux m’ont appris à considérer la vie avec sérieux et application, une vie qui implique, non des droits, mais avant tout de multiples devoirs et des sacrifices.

    Je me souviens de ce prêtre, professeur d’histoire gréco-latine, qui terminait toujours ses cours par des exemples tirés, non de la Bible, mais de l’Iliade d’Homère ou de l’Anabase de Xénophon, notamment le superbe récit de la retraite des Dix Mille, où il insistait sur les attitudes propres aux héros dont les devoirs et “le destin fixé par les dieux” étaient d’aimer sa terre et d’offrir, le moment venu, sa vie pour une juste cause. Ce prêtre considérait, avec juste raison, que la vie est un combat de tous les instants et que nul homme, sous peine de faillir à l’honneur, ne pouvait s’y soustraire. Agamemnon, Ajax, Achille, Hector, Patrocle, etc., — jusqu’à la belle Hélène, “aux yeux, aux joues claires, aux lèvres vermeilles, aux bras blancs”, au parfum légèrement érotique et pour laquelle des hommes s’étripaient, ce qui ne semblait pas déranger les Pères —, étaient nos compagnons quotidiens, inspirant parfois nos jeux.

    Mon paganisme est “spiritualiste”, ce qui n’exclut nullement le charnel et le sensuel, à condition qu’ils soient limités et maîtrisés. Il est celui des première et deuxième fonctions où se déploient la lumière, la stabilité, l’harmonie, l’ordre, la loi, la norme, l’action juste et sans démesure. C’est un paganisme olympien et souverain dont les dieux sont Zeus/Jupiter, Lug, Balder et surtout Apollon le Lumineux, tout en équilibre et en droiture, mais dont la force n’est pas absente pour autant. Ils sont à la fois esprit et matière, dont la souveraineté sait être créatrice et/ou destructrice, ainsi que l’est parfois Apollon. Rien de trop !, selon l’adage delphique.

    Ce paganisme est hiératique, grave, austère, viril et dépouillé, paganisme de prêtre et de guerrier. Son incarnation dans le monde sensible pourrait être un ordre sacralo-guerrier dont les membres, porteurs de la flamme de la prêtrise et du glaive de la guerre, outre une fonction guerrière maîtrisée, seraient voués à l’étude et la méditation — qui eurent une grande importance dans le monde païen — et à la garde des mystères du monde et de la volonté des dieux, ce qui est la même chose. En ce sens, je me sens très proche d’un Sénèque, d’un Épictète, d’un Marc-Aurèle, l’empereur guerrier et philosophe qui notait ses pensées au soir des combats, ou encore d’un Julien. Certes, je sais que le paganisme, identifié à la vie, est aussi l’affirmation des multiples aspects vitaux, chaotiques, débridés, non maîtrisés, excessifs des dieux et des hommes. C’est le paganisme de la troisième fonction, pour lequel j’ai peu de sympathie. Il est le domaine de Dionysos, que j’aime à opposer à son “rival” Apollon, bien qu’il soit difficile de les dissocier. Ce paganisme est certes nécessaire et convient à certaines personnes, mais il doit être encadré par les deux paganismes cités plus haut. Ou reste, ce genre de paganisme est peu indo-européen, mais relève, pour l’essentiel, d’une souche “méditerranéenne” pré-indo-européenne de type “féminin”, chthonien, tellurique, sombre, vouées aux forces infra humaines du désordre. Il ne convient pas aux “Fils de la Lumière et des hauts lieux” que sont les Européens.

    Mon paganisme intègre à la fois le mesuré et le grandiose que je ne confonds pas avec le colossal et le démesuré, juste milieu où se déploie l’esthétique, le beau et le sublime. C’est l’assomption de la puissance, de l’équilibre et de l’ordre, critères qui définissent la Beauté et la Vérité. Mais, là encore, tout cela doit s’inscrire dans des formes maîtrisées, dépouillées, viriles et froides, “métalliques” si j’ose dire, où aucun obstacle ne doit retenir le regard, la pensée et l’appropriation divine du monde par les hommes. La beauté d’un temple dorique, la virilité menaçante d’une épée de l’âge du bronze, la verticalité d’une voûte ogivale et d’une fusée, toutes deux tendues vers les cieux, les formes épurées d’un objet quelconque de la vie quotidienne, ainsi bien que d’un missile porteur de la foudre de Zeus, m’ont toujours fasciné. Mon émotion se confond alors avec la réflexion qui lui donne sa raison d’être.

    Ce paganisme, où s’associent la méditation, l’action mesurée et la “poéticité” des choses, m’entraîne à privilégier certains lieux comme les hauteurs, à la fois lieux de résidence des dieux et capteurs d’énergie céleste, et surtout les forêts où rien n’est démesuré, même les arbres les plus grands ne le sont pas, où tout s’équilibre par la rencontre harmonieuse de la verticalité céleste et de l’horizontalité terrestre. Les bruits qui y sont perceptibles font de la forêt, lieu de l’archaïque où les hommes enracinés trouvent leur place dans la totalité de l’être et du vivant, un lieu “habité” par “quelque chose” qui n’est pas humain, et signale au promeneur qu’il est sous le regard des dieux. En revanche, je n’aime pas la mer, lieu même de l’hybris et du chaos. La nature, non ordonnée et non maîtrisée, donne alors d’elle-même une image négative, menaçante, sauvage, indifférente aux hommes et aux bêtes, ne construisant rien mais détruisant tout.

    La mer n’est pas indo-européenne, contrairement à la montagne et à la forêt. Notons que beaucoup de peuples font de la mer un lieu infernal, peuplé de monstres et d’esprits maléfiques. Je préciserai enfin que je suis très sensible aux symboles et aux signes. Je suis persuadé que les symboles sont des “choses” qui furent inspirées aux hommes par les dieux afin qu’ils puissent déchiffrer les mystères du monde et les transmettre de manière concrète, mais discrète, à ceux seuls étant capables de les comprendre. Quant aux signes, il sont des “signaux” ou des “avertissements” que les divins envoient aux mortels afin, non seulement de manifester leur présence, mais aussi, et surtout, de les guider au mieux sur la voie de leur destin.

    ◊ Le paganisme a parfois une mauvaise image auprès du public. Il a pu être associé à la violence, à la cruauté et à la débauche sous toutes ses formes. Qu’en pensez-vous exactement ?

    Marillier[Ci-contre : Dame au faucon (détail) par Bulat Gilvanov, 2002]

    Cette remarque est assez juste, encore que depuis ces dernières années cette image semble plus contrastée. Néanmoins, dans l’ensemble, cette image pose problème. Si les causes en sont multiples, la principale provient du fait que le public possède une vision réductrice et surtout “médiatique” du paganisme. Le cinéma, la télévision, les livres et la presse grand public, d’un niveau intellectuel médiocre, ne cessent de fournir des clichés diabolisants, sans parler de la désinformation qui sévit au sein de l’Éducation. Son exploitation, jamais anodine, par la presse est révélatrice à cet égard. Par exemple, la profanation d’un cimetière effectuée par jeu ou par défi par quelques débiles, eux-mêmes d’ailleurs influencés par les médias (films, jeux vidéo, etc.), sera reliée immédiatement au satanisme, à la magie, à la sorcellerie, à l’ésotérisme puis, in fine, au paganisme, sans oublier, la sulfureuse pincée “d’extrême-droite” sans laquelle la recette serait incomplète.

    Cet amalgame d’éléments étrangers les uns aux autres, mais de nature typiquement totalitaire, est simpliste, à l’image de ceux qui le pratiquent, mais d’un effet efficace sur un public déraciné, simple, pourvu d’une instruction “basique” qui se limite à quelques clichés patchwork sans liens entre eux, dont la nature première est l’émotivité qu’il est facile de stimuler à l’aide d’images chocs ou par une habile mise en scène. Il faut toutefois noter que tous les paganismes ne sont pas égaux. Si celui de l’Égypte antique bénéficie d’une sympathie certaine, comme le prouvent les innombrables livres d’histoire, les romans, les BD, les émissions de télévision, etc. qui lui sont consacrés, il n’en est pas de même pour le paganisme celto-gaulois auquel est reproché les fameux et récurrents “sacrifices humains”, et surtout pour le paganisme romain. C’est le “mauvais paganisme”, celui des guerres, des gladiateurs, des chrétiens livrés aux lions, de la mort du Christ, de l’esclavage, des empereurs fous, etc.

    Tout cela a peu de valeur au regard des réalités historiques. En effet, la société païenne, imprégnée de sacré, apparaît au contraire comme un lieu équilibré et structuré par les dieux, où la démesure est certes possible, mais ne représente pas la normalité. Le désordre, l’excès au sein de la cité, notamment en Grèce, est perçu comme une anomalie et une atteinte à l’ordre cosmique voulu par les dieux, garants et régulateurs des lois. La “morale” païenne, non rétributive, était sévère et aidait les hommes à se construire et à assumer leur destin. Aussi, était-il recommandé à ces derniers d’être charitables (Titus et Pythagore), bienveillants (Marc-Aurèle et Sénèque), pieux et respectueux des cultes. Ils doivent se consacrer avec sérieux à leur famille et à leur travail. La société païenne, qui eut ses qualités et ses défauts comme toute les sociétés humaines, n’était pas plus violente que la société médiévale ou la société moderne.

    Celle-ci [la société moderne] est d’ailleurs bien mal placée pour donner des leçons, elle qui a engendré des guerres génocidaires, l’acculturation de peuples entiers, l’exploitation rapace des biens de la terre, le massacre de la nature au profit du fric, le crime légalisé (l’avortement), le laisser-aller en matière de crimes, de délits et de comportements, la débauche généralisée qui s’affiche dans les médias, dans la rue avec la bénédiction des pouvoirs publics et des Églises, etc., et tout cela au nom de la différence, de la liberté — qui n’est en fait que licence — et du bonheur de l’individu ! Notre société, dont j’ai répudié toutes les modes et les fétiches, devrait d’abord faire son autocritique avant d’en reprendre la critique des sociétés passées. Et que dire des divers monothéismes qui imposèrent leur foi par le fer et le feu, pratique inconnue des paganismes.

    VerdenJe pense à un cas précis, mais emblématique, celui de Charlemagne, pour lequel je n’ai aucune sympathie, un des “protecteurs” de l’actuelle Europe mondialiste, pourtant chatouilleuse sur le plan des droits de l’homme ; singulier “patron” en vérité qui donnait aux païens vaincus une alternative : la conversion ou la mort ! La mémoire européenne doit graver en lettres de sang le nom de Verden où, en 782, 4.500 saxons furent charitablement exterminés pour être restés fidèles aux dieux de leurs pères. Le “cas Charlemagne” m’a toujours étonné. Quand le personnage sera-t-il déféré, post-mortem évidemment, devant un quelconque Tribunal international pour y répondre de “crimes de guerre” et de “crimes contre l’humanité”, à la mode depuis quelques décennies ? J’attends toujours sa condamnatio memoriae, la condamnation de sa mémoire. On a les “patrons” qu’on mérite !

    ◊ Le paganisme est toujours qualifié de polythéisme et le christianisme de monothéisme. Qu’en pensez-vous ?

    En ce qui concerne le paganisme, je pense que nous sommes en présence, non d’un polythéisme, en ce sens qu’il serait composé de divinités réelles ou symboliques indépendantes les unes des autres, mais plutôt d’un hénothéisme. Celui-ci postule que chaque divinité représente un aspect particulier et fonctionnel, une facette, un avâtâra dirait un hindou, d’un principe divin perçu comme une force d’énergie à l’œuvre à l’extérieur comme à l’intérieur du monde, force qu’on peut nommer Dieu… si on le désire. Pur principe et présent partout, le Dieu, par l’intermédiaire de ses hypostases, propose aux hommes des “voies” de réalisation à la fois spirituelle et temporelle, les deux ne pouvant se dissocier, qu’ils prendront en fonction de leur entendement, de leur goût, de leurs capacités et de leur évolution. De ce fait, une “voie” donnée, par exemple la “voie des armes”, ne peut être empruntée par n’importe quel homme, celui-ci devant posséder le “profil” spécifique à la “voie”.

    Dans cette perspective, les dieux, formes anthropomorphiques de ces “voies”, ne sont que des symboles agissants comme des condensateurs de forces originelles, ces forces ne devenant opératives qu’à la condition de posséder des formes adéquates pour les appréhender et les faire agir. Et c’est dans la mesure où se réalise l’intime fusion entre l’homme, la “voie” et sa divinité que l’homme “devient” un dieu et que la divinité, jusqu’alors simple entité, devient une identité individuelle. Cela vaut également sur un plan collectif. Il va sans dire que dans une religion hénothéiste le champ des possibilités d’expériences du divin et du terrestre est immense et ouvert, sans être contraint par des dogmes, des catéchismes et des intégrismes. L’homme peut alors, selon ses propres équations, se construire, épanouir son être et réaliser finalement son destin.

    Pour en venir au christianisme, son monothéisme m’a toujours paru suspect, avec son Dieu en “trois personnes” qui rappelle les triades païennes, ce qui ne peut être une coïncidence. Si on ajoute le culte de la Vierge Marie, l’ex-Grande Déesse, les innombrables anges, à la hiérarchie stricte, les saints, les saintes et autres intermédiaires entre Dieu et les hommes, le culte des images et des reliques, les miracles, la pratique des ex-voto, phénomènes connus du paganisme, le “monothéisme” du christianisme se relativise beaucoup. Si l’Unité se réalise en un Dieu qu’on peut voir comme un principe divin indifférencié et unique, sa manifestation se fait, comme pour le paganisme, sur le mode de la pluralité. Il n’est pas absurde de considérer le christianisme comme un hénothéisme de nature monolâtre. Ce qui est certain, c’est que le christianisme n’est pas un monothéisme absolu, dogmatique et fanatique, à l’instar du judaïsme et surtout de l’islam.

    ◊ Quelles différences faites-vous entre le paganisme antique et le paganisme moderne, qualifié de néo-paganisme ?

    La paganisme antique est d’abord un paganisme vécu, allant de soi, et s’identifiant à la vie même, la vie absolue comme la vie quotidienne. Les Anciens y voyaient le reflet de la totalité du réel, c’est-à-dire un ensemble de “normes” structuré par le mythe et le rite, organisant une série de représentations informant la manière de percevoir les dieux, le monde et les hommes. Le rôle des mythes, auxquels les hommes croyaient sincèrement, est alors déterminant. Il est ensuite, et surtout, un paganisme de communauté(s), ce que ne semblent pas voir certains néo-païens. Il va de la famille, qui possède ses dieux protecteurs, à la grande communauté, royaume ou empire, avec son ou ses dieux “nationaux” tutélaires.

    La cité, “association religieuse” notait Fustel de Coulanges, reste toutefois le lieu géométrique de la religion et de l’enracinement des hommes et des dieux, ceux-ci en garantissant la pérennité. Elle est la conscience de l’homme élargie à l’ensemble des étants qu’elle regroupe ; l’homme étant la cité restreinte à son essence. Cette identité cité/homme était si puissante que toute atteinte portée à l’intégrité du citoyen était ressentie comme un affront fait à l’ensemble de la communauté. Enfin, le paganisme est diversité parce que la vie et les manières d’appréhender le divin sont diverses, propres au génie mental, racial et culturel de chaque peuple. La pluralité des dieux, des lieux sacrés, des expériences auxquelles les hommes peuvent participer, le non-dualisme, etc., interdit au paganisme de verser dans l’universalisme.

    Le paganisme est essentiellement particulariste. On y ajoutera le paganisme des trois fonctions, du moins chez les Indo-Européens, où, là encore, le processus d’appréhender le divin et le sacré est différent puisqu’il se réalise à travers le “filtre” d’une fonction précise. Ce paganisme tripartite modela ainsi une communauté du peuple axée sur la souveraineté/spiritualité, la guerre et le travail/fécondité. Dans tous les domaines, le paganisme antique, riche de couleurs, de senteurs et de formes, constituait un univers polymorphe qui fut brisé par le christianisme qui imposa une “lecture” du monde à l’aide d’une grille restituant une vision unique et totalisante du divin et du monde.

    À l’exception des actuels paganismes asiatiques, qui n’ont pas connu l’épisode chrétien, et qui demeurent encore intensément vécu — je pense surtout à l’hindouisme — le paganisme moderne, celui de l’Europe, peut se définir comme une religion théorisée. Cette théorisation est rendue nécessaire par le fait que la filiation spirituelle et culturelle avec les paganismes antiques fut interrompue par deux millénaires d’histoire chrétienne qu’il est impossible d’ignorer. Le païen moderne se voit donc obligé d’entreprendre un travail de recomposition à l’aide de textes classiques, d’études linguistiques et mythologiques, d’emprunts aux paganismes encore vivants (hindouisme, chamanisme, animisme, etc.), de découvertes archéologiques, etc. Le paganisme moderne est un phénomène de reconstitution avec tout ce que cela implique comme possibilité d’erreurs, d’approximations ou/et d’inventions pures. Le risque est alors grand de tomber dans un paganisme parodique ou de simulacre relevant d’un “seconde religiosité”. C’est pour cela qu’on a pu dire qu’il y avait autant de paganismes que de païens.

    Une autre particularité du paganisme moderne est d’être un phénomène individuel, presque “égoïste”, la dimension collective, déterminante dans les paganismes antiques, faisant totalement défaut. La raison en est simple : le paganisme actuel s’exprime dans un monde qui n’est pas le sien, mais un monde normé et modelé par une pensée étrangère à la pensée païenne, fournissant à des générations d’hommes une manière radicalement différente de percevoir le monde et d’envisager ses rapports avec le divin. Il est évident qu’un païen moderne ne regardera pas le divin, le monde et les choses comme pouvaient le faire un Grec, un Romain ou un Celte. Il en est de même en ce qui concerne le mythe, devenu incompréhensible pour un moderne, réduit à l’état d’invention ou de “belles fables”.

    Une “restauration païenne” efficace passe nécessairement par le recours à une communauté intégralement païenne et ce, dans tous les domaines, de l’État à l’individu, en passant par les communautés intermédiaires. Ce qui implique l’idée d’archaïsme, chère à Guillaume Faye, et la destruction totale des anti-valeurs des mondes moderne et postmoderne, ultimes manifestations d’un christianisme laïcisé. Cela est-il possible ? Je n’ai pas de réponse. Une chose demeure certaine : sans ce bouleversement total, le néo-paganisme est condamné à rester fragmenté en individus isolés ou en petites communautés pouvant vivre leur paganisme avec sincérité et sérieux, mais qui ne peuvent malheureusement pas s’abstraire du monde environnant et de ses pseudo-valeurs auxquelles certains païens cèdent trop facilement. C’est là une “fatalité” qu’il faut peut-être accepter, tout en essayant d’en limiter les effets néfastes par un “recentrage” permanent du discours sur la ligne de crête du paganisme.

    ◊ Aux yeux de certaines personnes, souvent chrétiennes, le paganisme n’est souvent qu’une variante de l’athéisme. Qu’en pensez-vous ?

    Cette confusion est absurde et émane d’individus qui ignorent à la fois la nature du paganisme et celle de l’athéisme. Ce dernier est issu de la pensée chrétienne, avec laquelle il partage l’idée que Dieu, l’homme et le monde s’opposent et où toute explication des uns par les autres est bannie. Le statut de l’homme est identique : la liberté lui est donnée d’accepter ou de refuser le monde et le principe divin. L’athéisme a manifestement besoin du théisme chrétien comme repoussoir ou antithèse sans lequel il ne saurait exister. Il est fondamentalement anthropothéiste et, à l’instar du christianisme, anthropocentriste, instituant l’homme maître, souvent abusif, de la “nature”. Il s’ensuit que tout ce qui ne peut être réduit à la seule échelle humaine, au seul domaine matériel, est nié. Le divin, l’absolu et le sacré, de même que le culte et les rites, seront refusés et dénoncés comme superstitions. Au fond, je perçois l’athée comme un “chrétien en creux” qui se pose en s’opposant à un Dieu qu’il dit ne pas exister, mais auquel il est obligé de se référer pour étayer son affirmation, donc de lui reconnaître, négativement et malgré lui, l’existence. L’athéisme, position profondément illogique, est une croyance religieuse, celle de la non-croyance en Dieu.

    Les comportements des athées sont absurdes et souvent comiques, à l’exemple de cet athée qui refuse d’entrer dans une église sous prétexte que Dieu n’existe pas ! Or, si Dieu n’existe pas, à quoi bon refuser de pénétrer dans une église puisqu’on est sûr de ne pas l’y trouver ? L’athéisme est le contraire irréductible du paganisme, lequel postule que le monde est “saturé” de divin et que les dieux, les hommes et le cosmos, sans être confondus, sont solidaires, ne pouvant se penser et s’appréhender séparément. Contrairement à l’athée, le païen considère que le divin est partout présent et que le moindre de ses pas le fait se mouvoir dans un éternel espace divin. Pour reprendre l’exemple de l’église, le païen n’hésitera pas à entrer dans une église puisque le divin y est forcément présent, bien que sous une forme particulière. Et ce d’autant plus que de par sa fonction, une église, lieu “saturé” de sacré et de prières, est un “réceptacle” où l’intensité divine atteint son maximum. Précisons que les sociétés païennes, non marquées par le dualisme et la coupure Dieu/monde, n’ont pas connu l’athéisme, mais seulement l’impiété, ce qui est autre chose. Le “cas Socrate” est exemplaire. Il fut condamné à boire la ciguë, non pour athéisme, mais pour avoir mal parlé des dieux — ce qui n’implique pas la négation de ceux-ci —, et surtout pour avoir corrompu la jeunesse. De nos jours, il n’aurait plus ce genre de problème !

    ◊ Se présenter comme païen peut apparaître comme une aberration ou un archaïsme aux yeux de beaucoup de nos contemporains. Comment jugez-vous une telle réaction ?

    MarillierChacun est libre de porter le jugement qu’il lui plaît sur le paganisme, comme sur tous les autres systèmes de croyances. Se présenter comme païen n’est pas aberrant, comme il n’est pas aberrant de se dire chrétien, shintoïste, hindouiste, animiste ou autres. Chaque peuple et/ou chaque personne — mais la dimension communautaire est préférable — se relie au divin selon ses normes et équations propres et ce, en fonction de ses diverses appartenances et sensibilités. En revanche, le paganisme est un archaïsme, mais sans que ce terme ait pour moi une connotation péjorative. Au contraire. Ce mot provient en effet du grec arkhaios, “ancien”, arkhè, “source”, “origine”. Et c’est bien à l’origine qu’il faut se référer lorsqu’on parle de “restauration païenne”. Si on considère que l’eau est la plus fraîche et la plus pure à la sortie immédiate de la source, il en est de même pour le paganisme qu’il est préférable de capter à ses origines les plus pures. Cela en écho avec l’idée de Heidegger qui veut que si une chose est grande, “alors le commencement de cette grandeur demeure ce qu’il y a de plus grand”. C’est bien le cas du paganisme. Il faut renouer, si cela est possible et au delà des paganismes historiques, avec le paganisme originel, celui des “hommes transparents” parce qu’ils faisaient un avec le principe divin. Relisons les auteurs antiques, notamment Platon, Pindare, Hérodote, Strabon et Pline. Je précise qu’il ne s’agit pas là d’un retour au passé, mais d’une réappropriation des principes fondamentaux et traditionnels millénaires qui structuraient les premières sociétés. L’origine dont nous parlons n’est pas un principe primitif, mais bien plutôt ce à partir de quoi la chose existe, autrement dit son essence. D’une manière générale, je pense que la survie du monde passe par le retour, dans tous les domaines, à l’archaïsme. Ce qui suppose les rejets des “valeurs” du monde moderne et l’adoption de normes nouvelles, l’érection de nouvelles solidarités horizontales et de hiérarchies verticales, la “repoétisation” d’un monde pluriel — où chacun sera à sa place — et la réappropriation de la puissance des dieux. Il faut reconnaître qu’un tel changement n’est pas pour demain…

    ◊ Quels liens peut-on éventuellement établir entre le paganisme et le satanisme ?

    DemonAucun, et vouloir les associer, dans un but polémique, relève de la malhonnêteté intellectuelle. Par définition, le satanisme se réfère à Satan, le “prince de ce monde”, principe du Mal, dont il conviendrait de se concilier les faveurs par des pratiques précises. Le paganisme ignore tout d’un tel schéma, car il est dépourvu de toute figure satanique se présentant comme le double négatif d’un dieu bon, ce schéma n’existant que dans les religions dualistes. La raison en est simple : pour le païen authentique, le divin étant dans tout — le fameux Hen kai pân [Un et Tout] — et incluant l’univers, la distinction dualiste entre un Bien et un Mal absolus ne peut exister et n’aurait, d’ailleurs, aucun sens. Les panthéons grec, romain, celte, germanique, hindou, etc. connaissent, non un dieu du Mal, du moins tel que l’entendent les religions abrahamiques, mais seulement un dieu du chaos, du désordre et de la destruction dont la tâche cosmique est de dissoudre les liens harmonieux entre les hommes et entre les hommes et les dieux, mettant de ce fait le monde en péril. Ce principe a d’ailleurs son utilité car il permet au monde, généralement marqué par le parjure ou la faute — non le péché — commis par les dieux ou les hommes, donc de ce fait voué à la décrépitude et à la mort, de disparaître afin de laisser la place à un monde neuf. En ce domaine, la mythologie scandinave est exemplaire avec son dieu “malin” Loki.

    Certes, le paganisme a connu des pratiques sombres, parfois dangereuses, mais sans que celles-ci aient un quelconque lien avec un dieu satanique. La plupart du temps, il s’agit de pratiques magiques se limitant à “travailler” les forces infra-humaines et chthoniennes. Au demeurant, la magie antique se contente d’invoquer les morts, de “paralyser” un ennemi, de lancer un mauvais sort, de briser un charme, de pratiquer la mantique, etc., rites qui ne relèvent en rien du satanisme. Précisons encore que de telles pratiques étaient méprisées et souvent réprimées, pouvant conduire à la peine capitale. Paganisme, satanisme, chacun opte pour la voie qui lui convient. Mais, il n’en reste pas moins vrai qu’un païen cohérent avec ses options ne peut être sataniste. Un choix s’impose. En revanche, le satanisme relève bien d’un schéma mental propre au christianisme, se “nourrissant” réciproquement. Nul doute que le satanisme se présente comme la face inversée du christianisme. C’est comme si Dieu avait “besoin”, à ses côtés, d’un dieu mauvais afin qu’il puisse prouver sa puissance, sa perfection et son autosuffisance absolue. Sa suppression affecterait Dieu d’un moins-être, une moindre perfection, et donc le dévaloriserait. Tout être, même le plus parfait, a besoin, pour se poser et réaliser sa plénitude, d’un autre être représentant le contraire de son propre être, une sorte de contre-être, image inversée du miroir. In fine, rendre un culte à Satan, c’est adorer l’Ange déchu, le “Singe de Dieu”, c’est-à-dire la face négative du dieu biblique. Si Dieu ne semble pas pouvoir se passer de Satan, celui-ci ne peut se passer de Dieu envers lequel il prétend s’opposer, donnant ainsi un sens à son principe et à ses transgressions. L’un et l’autre se confortent et assument en commun la pérennité du christianisme.

    ◊ Quels sont pour vous les rapports que le paganisme entretient avec le New Age ? Peut-on dire à ce propos qu’il existe un paganisme de “droite” et un paganisme de “gauche” ?

    Certains auteurs rangent volontiers le paganisme dans le “fourre-tout” pseudo-religieux qu’est le Nouvel Âge. Cette assimilation est abusive, car aucun lien, direct ou indirect, ne relie le paganisme à l’idéologie — car c’en est une — “new-agers”. Elle en est même tout son contraire. Le paganisme est avant tout une authentique spiritualité, une théologie divino-terrestre, dont le but est de mettre en contact, par des procédés divers et sur un mode particulariste, les hommes, les communautés, les divinités et le monde afin que se réalise ce que Plotin nommait la “grande communion”. Le Nouvel Âge, en revanche, n’est pas une spiritualité, mais une idéologie, dans le sens le plus péjoratif du terme, qui n’a fait que se substituer aux défuntes idéologies politico-sociologiques laïcisées. Filet dans lequel viennent se prendre les déboussolés, les déracinés, les frustrés de la vie, les maniaques de la macrobiotique et autres allumés de l’écologie vert-rouge, le Nouvel Âge est un mouvement nettement mondialiste, mais qui, néanmoins, possède sa propre cohérence. En ratissant large, de l’astrologie à l’écologie sans nuances, en passant par la méditation transcendantale, le biofeedback, le channeling, la géobiologie, le rebirthing, le tantra skydancing, les pratiques occidentalisées de techniques venues d’Orient (tantrisme, bouddhisme, zen, etc.), l’ufologie, la futurologie, etc., le Nouvel Âge englobe fatalement l’ensemble des connaissances humaines, mais de manière fragmentaire, réinterprétée et mise en perspective de façon à constituer une idéologie globalisante et totalitaire, en phase avec l’idée mondialiste du “village planétaire” dont le Nouvel Âge est le vecteur le plus puissant. Celui-ci m’a toujours fait penser au monde délirant d’Orwell, bien qu’il le dépasse sur bien des points.

    La dangerosité de ce mouvement qui, je pense, est malheureusement appelé à se développer, surtout dans les pays anglo-saxons, toujours à la pointe de la subversion — il est né, ne l’oublions pas, en Californie et en Écosse, avec la communauté de Findhorn —, se révèle, notamment, sur les plans scientifiques et surtout dans les idées politiques basées sur l’émergence d’un homme optionnel, un homme sans frontières et sans racines, le rejet de tout ce qui fait qu’un homme est un homme (appartenance à une communauté, patrie, liberté, réalités ethnoculturelles, etc.) et son appel à un métissage planétaire, c’est-à-dire l’avènement d’une bovine “race grise” vouée à devenir la fille lobotomisée et nomade de Gaïa (noosphère), son Cerveau global, considéré comme l’aboutissement du processus d’unification d’une effrayante et hideuse sous-humanité/masse mixée, esclave et “unie” dans l’action. Cette vie planétaire battant au même rythme sera possible par l’unification informationnelle de la terre grâce aux diverses systèmes de communication (médias, téléphonie, radio, satellite, internet, etc.).

    Tout cela est bien loin du paganisme, j’entends un paganisme sain dont les valeurs sont la liberté de l’homme perçu comme un citoyen enraciné dans ses communautés, et non planétarisé comme le veut le Nouvel Âge ; la diversité des dieux et des hommes, non le mélange “new-ager” des religions et des races ; l’accomplissement individuel, avec éventuellement l’aide des dieux, du destin de l’homme ; le respect de la “nature”, reflet du divin, non son exploitation mondialiste par une humanité massifiée et rapace au service de multinationales prédatrices auxquelles les idées “new-ager” servent trop bien la soupe pour que cela soit le fruit du hasard. Certes, il est possible de trouver, ici et là, des “positions païennes” au sein du Nouvel Âge, comme le rejet du christianisme, le refus d’enfermer la religion dans les limites de la foi, le refus des arrière-mondes, l’immanence, etc., mais tout cela se fait dans la confusion la plus totale et se trouve noyé dans un vaste ensemble d’idées et de croyances en tout genre, dont le point commun est le rejet de la culture européenne. En fait, il en va du paganisme en milieu “new-ager” comme de l’astrologie, de la science, de la politique, de l’économie, des philosophies orientales, etc. : toutes les idées et croyances sont récupérables à condition d’être réinterprétées et mises au moule de la vision globale et réductrice des “new-agers”. Le Nouvel Âge relève davantage de la synthèse “religieuse” dont la base essentielle réside dans la tradition ésotérico-occultiste parodique et déviée de sa forme originelle. Ce faisant, le Nouvel Âge poursuit le mouvement initié au XIXe siècle par Helena Petrovna Blavatsky et ses philosophies dévoyées de l’Orient, puis par Allan Kardec et son spiritisme, nommé par les “new-agers” channeling — le nom anglais faisant sans doute plus “chic” et plus “branché” —, Éliphas Lévi et ses applications médicales de l’occultisme, Papus, Alice Bailey qui créa le terme “New Age”, etc.

    new-ageJe ne range donc nullement le néo-paganisme dans le Nouvel Âge, leurs discours et leurs contenus, ainsi que leurs applications, étant trop éloignés, et même contradictoires, pour qu’un lien quelconque puisse exister entre eux. En revanche, il n’est pas entièrement faux de ranger le néo-paganisme parmi les “nouveaux mouvements religieux” (NMR), mais en précisant que les contenus néo-païens s’enracinent, dans le meilleurs des cas, dans l’univers archétypal des spiritualités originelles des hommes. Même dans le cas d’un paganisme “reconstitué”, cette spécificité demeure. Il est bien un des courants “de la nouvelle religiosité non chrétienne dans l’Occident contemporain”, selon l’avis de Jean-François Mayer (in : Sectes nouvelles, une regard neuf), mais qui ne peut être assimilé au Nouvel Âge, ainsi que le note Massimo Introvigne dans son Histoire du New Age.

    Y a-t-il un paganisme de “droite” et un paganisme de “gauche” ? En vérité, je n’ai jamais rencontré cette dichotomie, peut-être parce que je fréquente un paganisme dit de “droite” ! Mais, il est vrai que certains auteurs n’hésitent pas à établir un tel classement, ce qui est d’ailleurs une manière toute moderne de coller des étiquettes aux gens et aux choses ; peut-être une manière de se rassurer et d’établir des repères dans un monde crépusculaire et déraciné. Le paganisme de “gauche” caractériserait des groupes à connotation “féminine”, même lorsqu’il s’agit de groupes masculins, faisant référence au matriarcat de type néolithique ou méditerranéen, avec la primauté de la femme — une aubaine pour les hystériques du féminisme, phénomène de gauche —, avec l’inévitable référence à la Déesse-Mère et des rites censés être liés à la fécondité, à la fertilité, accompagnés de pratiques sexuelles normales ou homosexuelles, etc. Mais tout cela n’est que confusion, abus et assouvissement de fantasmes refoulés de certains membres, où la communication avec le divin est totalement absente, les effets restant limités au seul plan profane. On peut citer la wicca masculine et la wicca féministe ou dianique, l’Association Athanor, les Frères de la Terre, “néo-païens” homosexuels ou transsexuels, etc. La filiation avec les idées de gauche est évidente : pacifisme — du moins de façade — droits de l’homme, appel au mélange des cultures, des races et des religions, promotion des pires abjections sous couvert de tolérance et de “droit” à la différence, etc. Le cas du “druidisme” où l’influence de la maçonnerie est forte, n’est guère plus satisfaisant. Les deux phénomènes semblent se mêler, avec les mêmes aberrations dans les contenus et les pratiques. Pour illustrer le peu de sérieux de ce courant, mentionnons le cas de ces “druides” qui professent la foi catholique ou protestante ou, pis encore, de ces “druides” qui se disent agnostiques ou athées (!), le comble de la confusion mentale et intellectuelle. En revanche, la paganisme de “droite” caractériserait des groupes réputés plus “durs” et virils, faisant référence au patriarcat, à la force, aux dieux lumineux et ouraniens, au guerrier et/ou au prêtre, etc. C’est, pour l’essentiel, le paganisme indo-européen. Ce sont les paganisme nordique (odinisme), slave, italique, etc.

    Finalement, tout cela à peu de valeur et un paganisme sérieux ne saurait avaliser un tel schéma. Selon moi, cette partition du paganisme en terme de “droite” et de “gauche” relève de la mentalité fragmentaire — basée sur des choix arbitraires —, classificatoire et individualiste d’envisager les choses et leurs rapports, propre à une pensée déstructurée de type moderne. En outre, cette référence à des notions de “droite” et de “gauche” est choquante et absurde, puisque les notions ressortissent au domaine politique, du profane, si bien qu’on peut se demander ce qu’elles viennent faire sur un plan qui, par nature et application, échappe au plan temporel. Dans un paganisme normal, tel le paganisme de type antique, il n’y a pas une manière de “droite” et une manière de “gauche” d’appréhender le divin, de regarder le monde, de prier, de faire des offrandes et d’accomplir les rites. Les liens que les hommes peuvent lier avec les dieux ne sauraient dépendre de modes de pensée et de catégories appartenant à un domaine extérieur à sa sphère propre. Le paganisme implique certes le lien intime entre le spirituel et le temporel, mais sans que ce dernier soit perçu sous un angle de droite et un angle de gauche, notions modernes inconnues du monde antique et que le néo-paganisme ne doit pas introduire dans son discours, sous peine de perdre son autonomie et ses spécificités intrinsèques.

    ◊ Selon vous, quel est l’archétype de l’homme païen ?

    Loneman[Ci-contre : détail de l'illustration de couverture par Jacques Lamontagne de la BD Les druides, tome I : Le mystère des Oghams, 2005]

    Il n’y a pas eu un, mais plusieurs archétypes de l’homme païen, chacun renvoyant à un type humain précis et différencié dont la “structure” s’établissait en fonction du statut social, des capacités propres et du degré de réalisation spirituelle. La société païenne est un univers d’inégalités en tous genres et ordonnée, donc équilibrée, normée par le sacré et le divin, et dont la tâche n’est pas de faire le “salut” de ses membres, comme dans les sociétés chrétiennes, mais de les aider à se réaliser dans leur destin d’homme. De ce fait, une différence énorme existe entre les modèles les plus hauts (noble, “prêtre” et guerrier), donnés comme images normatives au peuple, et les modèles les plus bas, comme l’agriculteur ou le potier. Ceci dit, le paganisme a connu une conception générale de l’homme qui induit, dans le comportement et la manière de voir le divin et le monde, une attitude de base commune à tous les hommes sur laquelle chacun prenait appui afin de bâtir sa propre personnalité.

    D’abord, l’homme païen n’est pas la “créature” d’un dieu extérieur, mais le “créateur” des dieux et du monde. Chaque fois qu’il pose son regard sur la “nature”, il fait “surgir” un dieu ou, si on préfère, “active” une force agissante chargée de sacré et se déployant dans le concret. Autonome, l’homme, dépourvu de l’idée de “péché”, ne doit rien aux dieux et ceux-ci ne lui doivent rien, ni récompense, ni punition. Ce n’est qu’à sa demande que l’homme peut recevoir quelque chose d’un dieu, lequel est libre également de le lui refuser. L’homme se situe dans la continuité avec l’être, donc du monde. Ensuite, l’homme païen est doté d’une liberté objective, tant intérieure qu’extérieure, celle-ci naissant de la collaboration/confrontation que l’être entretient avec les dieux et le monde. Cette liberté est intimement liée aux idées de destin (enchaînement des “causes antécédentes” et des “causes immanentes”) et de devenir, lesquelles, et du fait que l’homme mesure sa faiblesse à l’aune du monde et se perçoit comme un être à durée limitée, sont marquées par la mort, toujours victorieuse. Toutes ces données peu réjouissantes pourraient conduire au renoncement ou au fatalisme.

    Or, il n’en est rien. Le païen sait qu’il dispose de sa liberté, “matérialisation” de son destin. Dès lors, l’option de la “voie héroïque”, une façon de se mesurer au temps et à la mort, tout en sachant que celle-ci sera finalement triomphante, est la plus adéquate, encore qu’elle ne soit pas la seule. Mais, c’est le seul moyen d’accepter son destin sans en accepter son cours inéluctable. Subir sans plier et aimer son tragique devenir : meurs et devient ! et amor fati ! La liberté permet à l’être de lutter contre ce qui, par nature nécessaire, finira par vaincre, compenser ainsi l’absence de durée par l’intensité des actes et de se surpasser lui-même, devenant, au sens grec du terme, un héros, un “demi-dieu”. Comme le nota Sénèque, le destin gouverne le monde, mais la liberté intérieure de l’homme n’est pas atteinte par l’adversité, l’être pouvant toujours choisir librement le sens de ses actions.

    L’homme païen est, par excellence, un donneur de sens et de normes qui s’imposent à lui, aux dieux et au monde. Enfin, le païen est un être charnel et sensuel qui éprouve la substance des choses, sa propre substance étant identique à celle des dieux et du monde. Le païen aime le monde, jusqu’à poser son illimité, en même temps que celle de son âme. Le lieu privilégié où se manifeste cet amour est avant tout le lieu où il est né, sa patrie, qui lui donne son héritage ethnique, religieux et culturel. Contrairement au chrétien dont la patrie n’est pas de cette terre, lieu de passage ou de destination, le païen a une patrie charnelle qu’il peut voir, “mesurer”, toucher, sentir, où s’enracinent sa race et sa lignée, et où résident ses dieux tutélaires et ses morts. En elle réside sa liberté, reflet partiel des libertés communautaires. Le païen professe un patriotisme charnel, divin et ethno-culturel qui lui fait s'identifier à sa communauté.

    Ceci dit, quel est mon modèle de l’homme païen ? Il réside dans la figure du guerrier ou du soldat — à l’exemple du “travailleur” de Ernst Jünger —, celui qui quitte famille et travail pour courir au combat et mourir volontairement et sans espoir de récompenses terrestres et célestes. Certes, les archétypes de l’humanité païenne ne se réduisent pas à ce seul modèle, mais pour moi, il est le plus achevé. Le guerrier est l’homme maîtrisé par excellence, mourant librement dans son héroïsme pour que sa cité puisse conserver ses lois, ses libertés et ses valeurs ethno-culturelles, lui permettant ainsi de préserver sa nature qui fait d’elle une entité distincte d’une autre et une création unique. En donnant sa vie, le guerrier préserve la diversité et la beauté du monde, contentant les dieux et “réenchantant” le monde. La perfection du guerrier païen est parfaitement résumée dans un adage japonais qui, parlant du samouraï — autre belle figure païenne de guerrier — dit “entre toutes les fleurs, la fleur de cerisier, entre tous les hommes, le guerrier”.

    Le guerrier est en effet le type humain le plus complet, car en lui s’inscrivent les plus hautes valeurs humaines (honneur, fidélité, courage, gloire, mépris des biens et des compromissions, acceptation par avance de sacrifier sa vie, etc.) et l’ensemble des valeurs qui font de sa patrie ce qu’elle est. Seul, le “prêtre” ou assimilé peut lui disputer cette perfection. Je désire l’homme droit, vivante image de l’axe du monde reliant le Ciel et la Terre, fermement campé sur ses pieds, la main droite tenant l’épée, habité par la claire conscience de son être et de sa liberté, le cœur rempli de l’âme des dieux et du monde et le froid regard fixé sur la ligne d’horizon où l’attend son destin, s’accomplissant dans et par la mort. Je ne peux me représenter l’homme parfait, spirituellement et moralement, autrement que comme un homme de guerre, un porte-glaive, donnant et recevant la mort, sans haine et sans remords.

    ◊ De nombreux historiens, et de nombreux païens, louent la tolérance dont le paganisme aurait fait preuve envers les autres religions. Pourtant, le christianisme a été férocement persécuté ?

    À mon avis, il ne convient pas de parler de tolérance païenne, ni même d’intolérance, deux mots dont les contenus antique et moderne sont différents. Tolérance/tolérer viennent du latin tolerare, c’est-à-dire supporter par obligation chez autrui ce qu’on désapprouve. C’est admettre l’intolérable. Notons, en passant, que de nombreuses langues indo-européennes ignorent ce mot, ce qui est significatif. À Rome, le terme est donc loin d’avoir une connotation positive. Mot fétiche de notre époque, la tolérance traduit soit une indifférence soit un état de faiblesse ou de renoncement que le faible adopte par tactique face à une situation qui lui échappe. Elle est un aveu d’impuissance individuelle ou collective qui conduit à la mort. On peut douter que les sociétés païennes antiques, sociétés généralement viriles et dotées de valeurs fortes, aient adopté un tel comportement mortifère. Le fort n’est jamais tolérant, mais magnanime. En fait, la “tolérance” païenne est plutôt une curiosité ou un intérêt pour les dieux d’autrui. Sa source réside à la fois dans l’acceptation de la féconde diversité humaine et dans le non-dualisme du paganisme. Il est pluralité fonctionnelle des dieux et complémentarité des contraires qui s’unissent sans se confondre. D’où l’impossibilité de l’existence d’un Mal absolu. Tout cela fait que le païen éprouve une sincère sympathie divine universelle, laquelle ne saurait se confondre avec un quelconque mondialisme politique et un œcuménisme religieux. Plus fondamental encore.

    Cette hospitalité ne traduirait-elle pas une volonté de capter un surcroît de force divine ? Je pense que le païen est un être assoiffé de substance divine lui permettant d’accroître et de perfectionner sans cesse sa “communion” avec les dieux et le monde. Or, ce désir, étant déjà partiellement comblé par les dieux autochtones, le païen est obligé d’y joindre une “complémentarité divine” empruntée chez autrui. Les dieux étrangers, qui ne remplacent pas les dieux “nationaux”, dieux ethniques par excellence, sont simplement joints aux dieux natifs, auxquels ils sont assimilés. Un exemple : “l’appel aux dieux”. Lorsque deux armées étaient sur le point de s’affronter, chacune interpellait les dieux de l’ennemi, leur demandant la victoire. Le vainqueur adoptait alors les dieux du vaincu. Ainsi se produisait une “capitalisation” accrue d’énergie divine. L’intérêt, au sens matériel, voire matérialiste du terme, individuel ou collectif, n’est pas absente de cette “tolérance”. Le païen est avant tout un être pragmatique, conscient de ses biens et de ses intérêts. Mircea Eliade a noté que le païen était “un être ayant la tête dans le ciel et les pieds sur la terre”. Rappelons d’abord que le paganisme est une religion du don et du contre-don, reposant sur un “contrat” entre les dieux et les hommes : tu me donnes, je te donne. Or, pour remplir au mieux ce “contrat”, il est dans l’intérêt du “croyant” de posséder un maximum de “réserves énergétiques divines” qui puissent satisfaire pleinement ses demandes. Cela est si vrai que le “croyant” n’hésitait pas à abandonner un dieu qui ne répondait pas à ses attentes pour se tourner vers un dieu plus compréhensif. Cette pratique fut fréquente chez les Vikings, les Germains et les Hittites.

    Reste le cas du christianisme. Il est vrai que celui-ci fut persécuté par Rome. En règle générale, Rome acceptait tous les cultes, sans restriction, ce qui n’est pas forcément une bonne chose. Celui d’Isis, par exemple, a fait florès à Rome, tandis que le judaïsme, religion “nationale” et ethniste, était une religio licita, une religion licite, libre et reconnue par l’État. En fait, aux yeux des autorités romaines, une religion était déclarée licite ou illicite en fonction de deux critères politico-religieux : le prosélytisme et le respect des lois et des dieux de Rome. Comme toutes sociétés païennes, Rome refusait tout prosélytisme, y voyant un désir de changer, donc de “dénaturer” autrui et de le faire devenir autre chose que ce qu’il est en le coupant de ses appartenances ethno-culturelles et religieuses. Non universaliste, contrairement aux christianisme et à l’islam pour lesquels tout homme, quelque soit sa race et sa condition, est un croyant potentiel, le païen pensait au contraire que l’homme n’est pas un être désincarné et abstrait, mais qu’il est fils d’une terre, d’un peuple, d’une ethnie et de dieux particuliers. Autre obligation, le respect des lois et des dieux du pays d’accueil. Problèmes toujours d’actualité ! Porter atteinte aux uns et aux autres était perçu comme une impiété et un facteur de chaos et de désordre. En pratiquant le prosélytisme, en refusant d’honorer les dieux de la cité, de remplir des charges publiques qui impliquaient des fonctions religieuses et de se soumettre au culte impérial, le christianisme s’exposait à des sanctions. L’État romain aurait agi de même envers l’islam donc les pratiques sont identiques, se caractérisant même par une intensité supérieure à celle du christianisme. À propos de l’islam, les actuels États européens seraient bien inspirés d’adopter une “position romaine” ! Notons, pour terminer, que le christianisme ne fut pas la seule religion à être poursuivie. Le druidisme, pourtant “religion” païenne sans prosélytisme, eut à connaître les foudres de Rome pour des raisons politiques, et non religieuses, notamment la rébellion et la résistance à l’ordre romain donc l’âme était la caste des druides.

    ◊ Le Moyen Âge fut l’âge d’or du christianisme. Certains historiens affirment que cet âge d’or ne fut possible que par la fusion entre des éléments chrétiens et des apports païens, débouchant de ce fait sur un pagano-christianisme. Que faut-il en penser ?

    Marillier[Ci-contre : Saint François d’Assise prêchant aux oiseaux par Giotto, circa 1300, Louvre. En renouant avec la vie légendaire d’Orphée dispensateur d’harmonie, il frappe l’imaginaire de la noblesse, celle qu'il avait plus jeune aspiré à rejoindre, et qui était plus préoccupée par la chasse que par l'Autel]

    Il est certain que le christianisme n’a pu s’imposer aux peuples européens qu’en se paganisant et en se “déjudaïsant” afin de mieux s’adapter à l’univers mental et ethno-culturel de l’Europe d’alors. Pour ce faire, il a du “renier” une partie de lui-même, notamment sa part la plus étrangère à la mentalité européenne, celle concernant l’Église primitive des Apôtres, beaucoup trop juive pour lui permettre de s’implanter en dehors de son cadre géographique naturel. À mon avis, il s’agit là de la première césure historique acceptée par un christianisme désireux d’acquérir une audience plus large, rupture sur laquelle, il faut le noter, le christianisme actuel tente de revenir (Vatican II) par la réappropriation d’un monothéisme absolu, le dépouillement des rites — à l’exemple des protestants —, l’absence de transcendance, la diffusion d’une morale sociale floue et extrémiste (droits de l’homme, humanitarisme doloriste, pacifisme, etc.) et d’un discours idéologique creux.

    La paganisation fut payante et les résultats relativement rapides. De contempteurs du monde et des pouvoirs, parce que païens, le christianisme en devint le plus fervent soutien, prenant en charge, à la suite d’une série de compromis religieux et politiques, une grande partie des affaires temporelles des États et des princes. Parallèlement, il édifiait sa propre puissance temporel le dont le point d’ancrage furent les États pontificaux. Le christianisme européen fut également un facteur important dans le processus politique visant à éveiller les peuples à leurs spécificités les différenciant de leurs voisins, leur permettant ainsi d’acquérir une conscience nationale. Ce phénomène est perceptible dès le haut Moyen Âge. Dès lors, le christianisme prit appui sur les nations afin d’assurer l’expansion de sa foi. L’exemple le plus achevé réside dans le cadre de l’épopée coloniale où le missionnaire n’était jamais très loin du militaire et du marchand.

    Dès le XIe siècle, la société européenne, sous la conduite de ses souverains et de ses prélats, devient une entité structurellement et mentalement pourvoyeuse de persécution, de ségrégation et d’exclusion envers les “déviants” de la foi censés représenter le Mal. Ils devinrent les boucs émissaires, pratique juive par excellence, voués à l’infamie légale et sociale. La solution résidait dans la conversion volontaire ou l’éradication par la force, les deux méthodes étant utilisées séparément ou ensemble en fonction des circonstances. Dans un premier temps, le christianisme se contenta de dénoncer le paganisme comme un culte “idolâtre” ou “démoniaque”. Ce procédé ne permettant pas de déraciner les anciennes pratiques et croyances, l’Église entreprit, dans un second temps, de récupérer tout ce qui, dans l’héritage païen, pouvait être conservé, après l’avoir “neutralisé”, sans que cette reprise puisse atteindre aux fondements de la foi. De ce fait, le christianisme devint un phénomène mixte qui a pu se présenter, ainsi que le note Festugière, “comme l’achèvement de ce qu’avaient pensé déjà les meilleurs d’entre les païens”. Les églises et les cathédrales remplacèrent les temples ruinés et/ou détruits, alors que les divinités des sources, des bois, des carrefours, des cités, etc., furent remplacées par les saints et les saintes, dont certains créés pour la circonstance. Le sacré demeure, mais se trouve mis au service de la “nouvelle foi”. Il y a donc transfert de la sacralité.

    Toutefois, les mentalités païennes ne disparurent jamais totalement, continuant à sourdre dans la pensée européenne, érigeant même une certaine pensée chrétienne hétérodoxe allant de Pélage (IVe s.) à Pic de la Mirandole et à Amalric de Bène, en passant par Scot Érigène (IXe s.), Maître Eckhart et ses disciples, Jakob Böhme, et jusqu’à nos contemporains Berdiaev, Montherlant, D’Annunzio, Saint-Exupéry, etc. Le paganisme ira jusqu’à influencer la liturgie et l’art sacré chrétien — ce qui est manifeste dans la littérature et l’art roman —, si bien qu’on peut se poser la question de savoir si nous sommes là en présence d’une christianisation du paganisme ou d’une paganisation du christianisme. Des faits précis témoignent d’un important apport païen. Nous nous limiterons à quelques exemples. Il est hors de doute que des valeurs païennes comme l’honneur, la fidélité, le respect de la parole donnée, la gloire, la mort au combat, la victoire par l’épée, etc., s’imposèrent d’emblée à la “nouvelle foi”, sans être christianisées. La chevalerie, qui ne faisait que continuer les antiques confréries guerrières, fut, faute de mieux, récupérée et sacralisée, devenant même le huitième sacrement.

    Marillier[Ci-contre : chevaliers templiers, ill. issue du vol. Knight Templar 1120-1312, Osprey, 2004. Dans le B.A.-BA Chevalerie, BM note : « S’il est vrai que la totalité des chevaliers se veulent chrétiens, souvent de façon non orthodoxe, il n’en reste pas moins que leurs idéaux de base de leur éthique sont issus de valeurs païennes. Ainsi, en mettant en avant les notions de fidélité, d’honneur, de sacrifice, de respect de la parole donnée, les notions de lâcheté et de honte (plutôt que le péché) qui entachent l’honneur de l’homme et de son lignage, de laver une injustice dans le sang (plutôt que le pardon chrétien), celle de vouloir la paix par la victoire des armes (notion romaine), etc. le chevalier affirme nettement une éthique héroïco-païenne au sein d’un univers superficiellement chrétien »]

    Des idéaux chevaleresques comme ceux du héros plutôt que du saint, du vainqueur plutôt que du martyr, la défense de son honneur, la quête de la gloire et de la prouesse virile qui met l’homme en valeur, le fait de tuer — en contradiction avec le Décalogue — ou de terrasser son ennemi et non de l’aimer, etc., prouvent que le christianisme des origines avait été dépassé, traduisant, au contraire, la valorisation d’une éthique nettement païenne au sein d’un univers qui n’était chrétien qu’en surface. Le problème de la guerre est significatif de la considérable évolution de la pensée chrétienne. Contempteur à l’origine de la guerre et du guerrier, considéré comme des “criminels” dont les actes offensent Dieu, le christianisme triomphant révisa son jugement par sa fameuse théorie de la guerre injuste ou illicite et de la guerre juste ou licite, dont l’archétype fut la guerre sainte contre les ennemis de la foi (païens et musulmans). De même, le guerrier, de “meurtrier”, devint un être respectable et utile pour la société, pourvu qu’ il mette son épée au service de l’État chrétien et de l’Église. Ses armes furent bénies et sa mort au combat pour la foi assimilée au martyr. Le chevalier est quasiment sacré, au même titre que le prêtre, le moine et l’évêque. Plus significatif encore, la création, avec l’accord et le soutien de la papauté, d’ordres militaires et religieux (Templiers, Teutoniques, etc.), milices du pape, réminiscence, là encore, des groupes païens de guerriers, comme eux sacralisés et pourvus d’une “initiation”, permettant à ses membres, par une étroite alliance du spirituel et du temporel chrétiens, d’atteindre la perfection en tant que croyants et guerriers. Il faut avouer que tout cela est d’essence fort peu chrétienne !

    Le Moyen Âge connut aussi des phénomènes de provenance païenne qui échappèrent à l’Église, celle-ci se contentant, tout en émettant des réserves, de les contrôler ou de les tolérer, mais sans jamais pouvoir les éradiquer. Je pense notamment à l’idée courtoise et au fine amore, au parfum érotique et charnel évident, aux exercices d’armes (joute, tournoi, etc.), en vain condamnés par l’Église, l’institution des duels, notamment du duel judiciaire, d’origine germanique, où ce sont les dieux qui donnent ou refusent la victoire, certaines fêtes populaires, souvent licencieuses, comme la Fête des Fous, le Carnaval, etc., fêtes fréquentes dans les sociétés païennes, généralement liées à des rites de la fécondité, etc. À cela, il faut ajouter des mœurs assez libres et sans complexes, à commencer par celles des princes et de certains ecclésiastiques, comportements peu chrétiens, issus d’une société ayant conservé une mentalité païenne où l’homme, libre de toute idée de “péché”, profitait des plaisirs que lui offrait la vie. Selon moi, le christianisme médiéval fut un phénomène syncrétique ayant donné naissance à un pagano-christianisme charpenté par des valeurs fortes et dynamiques directement issues des croyances pré-chrétiennes. L’exemple le plus achevé fut le christianisme irlandais de saint Patrick pour lequel, je l’avoue, avoir un petit faible.

    ◊ Pensez-vous que la “construction européenne” ait besoin de bases spirituelles ? Si oui, ces bases devraient-elles être, à vos yeux, obligatoirement chrétiennes ?

    BabelSi on fait abstraction de l’actuelle construction “européenne”, simple jouet mondialiste aux mains de financiers et de lobbies en tout genre, dont certains sont étrangers à l’univers mental de nos peuples, je pense que l’érection d’un ensemble européen ne peut se passer de bases spirituelles. Baser un État, qui plus est un État de type impérial ainsi que devrait l’être un État européen, sur des principes uniquement temporels, c’est priver cette entité de toute transcendance qui puisse sublimer sa nature étroitement matérielle et l’intégrer dans une filiation mettant en perspective le divin, l’homme et le monde. C’est la priver d’être plus que ce qu’elle est, plus que la somme de ses peuples et de leurs destins, et lui refuser d’acquérir une “âme”, une surnature. C’est tout le problème des liens entre le religieux et le politique, le spirituel et le temporel — termes que je préfère. Or, il n’existe pas d’exemple d’États qui se sont édifiés en dehors d’une pensée spiritualo-sacrale, même déviée et parodique, à l’exemple des régimes communistes ou “démocratiques” bourgeois, comme la République française. Ces régimes possèdent bien une infrastructure religieuse, certes “profanée” et déviée de son sens réel, mais religieuse quand même, structurée par un ensemble de valeurs religieuses laïcisées empruntées au christianisme.

    Pour prendre l’exemple de l’État français, celui-ci possède sa “Bible” (les droits de l’homme), ses dogmes (le progrès, la fraternité universelle, l’antiracisme, la tolérance, etc.), ses “prêtres” (je ne citerai aucun nom), son tiers-ordre (Mrap, Licra, Sos-Racisme, la Maçonnerie, etc.), ses tabous et mythes qu’il est dangereux de transgresser (le résistancialisme, la déportation et l’“extermination”, l’unicité du genre humain, la non existence des races, la paix universelle, etc.), ses cultes, titres et dates sacrées (la célébration de la Révolution française, l’abolition de l’esclavage, la victoire de 1945, la naissance de tels ou tels “pères fondateurs” ou “prophètes”), ses martyrs (Robespierre, Jean Moulin, etc.), son Inquisition (Police, RG et leurs “auxiliaires” civils : journalistes, écrivains, acteurs, membres du clergé et autres vigilants de la pensée unique), ses saints (Zola, Jaurès, Cassin, etc.), sa milice (les nervis sionistes, immigrés et gauchistes) et, évidemment, ses boucs émissaires (l’inusable “extrême-droite”, le raciste, l’identitaire, l’historien non-conformiste et, d’une manière générale, tous les déviants de la foi républicaine gratuite, laïque et obligatoire). Cet inventaire à la Prévert est significatif quant à la nature “sacrée” d’un régime qui se présente comme démocratique, mais qui n’est autre qu’une vaste structure ossifiée par une pensée monothéiste, laïcisée et totalitaire pratiquant le terrorisme intellectuel, l’intolérance, l’ostracisme du mal-pensant et du “mal-disant”.

    Il est indubitable que c’est cette voie qu’à empruntée l’Europe, pour le malheur de ses peuples de souche. Il va de soi que cette Europe n’est pas la mienne. Reste que l’alliance du spirituel et du temporel sont indispensables et doivent servir de fondation à une Europe réelle dont la nature ne peut être que souveraine, organique et impériale, renouant ainsi avec l’Imperium Romanum. D’ailleurs, il faut nous souvenir que cette alliance fut spécifique à tous les États traditionnels — jusqu’à la coupure de 1789 —, et qu’elle caractérisa les peuples indo-européens chez lesquels l’autorité spirituelle et le pouvoir temporel s’incarnaient dans le “prêtre” et le roi, parfois dans le roi seul comme chez les Germains, traduisant l’unicité/diversité des pouvoirs sacralo-divins. Dans ce contexte, l’ensemble communautaire — l’individu (conscience individuelle) et la cité (conscience collective) — transcende sa nature et son destin, le faisant accéder à un état supérieur de conscience fusionnelle. L’homme et la cité se présentent, en fait, comme les reflets terrestres d’archétypes divins, comme l’avait remarqué Platon. “Restaurer” le paganisme n’est pas seulement “restaurer” sa face spirituelle, mais aussi sa face “politique”, et en renouer les liens coupés.

    Quant à savoir si ses bases spirituelles seront païennes ou chrétiennes, c’est là une question à résoudre. Sincèrement, je ne pense pas que ces bases puissent être chrétiennes. Il existe un informel Occident chrétien, mais il ne peut plus exister, pour des raisons historiques et sociologiques, d’Europe chrétienne. Le christianisme, par sa volonté de retour à ses “sources premières” et se voulant ouvert sur le monde, ce qui implique l’abandon de son terreau européen, ou du moins sa minorisation, a définitivement renié sa vocation à servir les intérêts des peuples européens, au contraire du christianisme médiéval eurocentique. D’ailleurs, je pense que tel n’est pas son souhait. En s’internationalisant à outrance, dont son “asiatisation” et son “africanisation” sont les preuves évidentes, son désir d’œcuménisme naïf et à terme mortel pour sa survie, surtout face à un islam conquérant et très présent sur le sol européen, constituant un sérieux concurrent, son absence de vigueur doctrinale, son renoncement à tout prosélytisme — contrairement à l’islam —, la mise en avant d’une morale sociale molle et farcie de références puisées aux plus mauvaises sources de la “pensée” actuelle, ont fait perdre au christianisme sa puissance hégémonique de jadis qui lui aurait permis de proposer, d’une manière virile et catégorique, ses principes comme piliers spirituels d’une future Europe impériale. Il faut d’ailleurs noter que l’Europe chrétienne a été une réalité, mais constitue désormais un fait historique clos. Nous faisons allusion à l’Europe chrétienne, ou plutôt pagano-chrétienne, du Moyen Âge, la Respublica christiana, unifiant organiquement les royaumes et les empires de manière anagogique, unité qui fut brisée par la Réforme. Or, l’histoire ne repasse pas les plats, ou rarement.

    Un Empire européen, à condition qu’il soit authentiquement de souche européenne, et non une foire communautariste où se côtoient et se heurtent, avant de s’entre-tuer, tout ce que le monde compte de races, d’ethnies, de cultures et de religions, ce que l’Europe tend malheureusement à devenir par la volonté de pouvoirs politiques renégats à leurs peuples et à leurs terres, ne peut s’édifier que sur la résurgence de ses spiritualités natives. Il n’y a que par le recours à celles-ci que l’Europe européenne — qui ne l’est plus dans ses modes de vie et de pensée depuis 1945 — se retrouvera en se réappropriant son âme, son identité et son destin librement accepté. Seul le paganisme est à même de donner aux Européens le pouvoir de retrouver leurs racines au sein de communautés populaires fortement installées et différenciées, d’entendre à nouveau la voix des dieux et de vivre sans complexe leurs valeurs ethno-culturelles nettement affirmées, le principe devant être l’unité dans la diversité, structure même de tout vrai empire. In fine, le paganisme est une promesse, celle de la Renovatio imperii. L’aigle pourra alors se réveiller et prendre son envol, portant le sceptre de la souveraineté et l’épée de la puissance, et recouvrir de son ombre tutélaire une Europe unifiée de ses miasmes mondialistes, une Europe grande et libre, redevenue le pivot du monde.

    ◊ À chaque peuple correspond semble-t-il un paganisme spécifique. Est-il pour autant absurde d’envisager la création d’une “Internationale païenne” ?

    Une telle création est envisageable, elle n’a donc rien d’absurde ou d’irréalisable. Je l’appelle même de mes vœux, à condition, toutefois, que cette organisation ne verse pas dans la manie de l’œcuménisme, dans la réduction appauvrissante et uniforme de l’Unique, aboutissant à un paganisme international, ce qui serait d’ailleurs contraire à l’esprit même du paganisme dont la nature est de se décliner sur un mode pluriel. Ceci dit, il y a déjà, au moment où j’écris ces lignes, la création effective d’une “Internationale” païenne sur laquelle, toutefois, je resterai discret. Il est inutile d’en parler avant que la chose soit achevée. Disons simplement que la tâche d’une telle organisation doit être de faciliter les contacts entre les groupes païens sérieux, de mieux se connaître, de “comparer” leurs diverses approches et expériences, et de coordonner certaines actions. Le tout dans le respect mutuel de chacun. Précisons encore que cette “Internationale” respectera, comme il sied à un paganisme sain, les religions, cultes et pratiques non païens, le paganisme n’ayant pas le monopole du divin et du sacré.

    ◊ Pour une personne se disant et se voulant païenne, comment vivre sérieusement son paganisme ?

    Elric[Ci-contre : Elric par Caza (Philippe Cazaumayou), c. 1970]

    En ce domaine, il n’y a pas de modèle unique, chaque cas étant un cas particulier. Le mieux est que chaque personne vive son paganisme selon sa sensibilité et ses options. Toutefois quelques pistes peuvent être indiquées. La première consiste, à mon avis, à définir le paganisme qui, en soi, ne signifie pas grand chose. Il y a des paganismes, et la personne doit savoir clairement à quel type de paganisme elle se rattache. La deuxième piste consiste à accepter nécessairement, sous peine d’incohérence, un ensemble d’idées servant de base commune à tous les paganismes : l’unicité des dieux et du monde, la poéticité de ce dernier, le non-dualisme, la liberté et l’autonomie de la personne, le rejet de l’anthropocentrisme — l’homme n’étant qu’un être parmi d’autres au sein du cosmos, ni supérieur ni inférieur, mais différent —, la piété envers les dieux, mais sans en entendre “salut” ou “récompense”, le refus des sombres arrière-mondes, de nature judéo-orientale — idée étrangère à la pensée indo-européenne — la confiance et la maîtrise de soi-même, l’acceptation de son destin qu’on affronte sereinement, tout en sachant que l’issue en sera tragique.

    À cela, il faut ajouter une attitude mentale et spirituelle précise concernant les autres hommes dont on reconnaîtra l’inégalité, reflet de la diversité et de la beauté du monde, et les choses, se traduisant par des devoirs éthiques : poser un regard d’amitié sur le monde, pratiquer des disciplines menant à l’édification structurante de son être et à l’excellence de soi, cultiver les vertus — terme entendu dans le sens romain de virtus, c’est-à-dire la maîtrise de soi, le courage, la force d’âme, etc., et refuser le vertuisme moral petit-bourgeois, pratiquer un sain patriotisme — l’amour de sa terre natale où s’enracine sa communauté. Le paganisme est également incompatible avec des idées et des pratiques qui peuvent déshonorer l’homme, ainsi que l’ont excellemment exposé Marc-Aurèle et Sénèque. Manquer à sa parole, se déjuger, fuir ses responsabilités, faire preuve de vulgarité et de grossièreté ou de relâchement dans la pensée, les mœurs et la tenue — attitudes érigées en valeurs positives par le monde actuel —, ne sont pas des comportements d’un païen digne de ce nom.

    Sur le plan de la méthode, le paganisme peut être vécu soit isolément soit, de préférence, en communauté, mais il se pose alors le problème du rattachement à un groupe et aux valeurs véhiculées par ce groupe. Il faut se garder de toute affiliation à un groupe “néo-quelque chose” — les groupes “néo-druidiques”, par ex., sont problématiques — ou, pire, à une secte à la religiosité parodique de type Nouvel Âge ou autre. Pour finir, je préciserai que le paganisme ne peut être vécu “par éclipses” : on n’est pas païen les samedi/dimanche et non païen en semaine, païen pendant les vacances et non païen pendant le travail. Comme les autres spiritualités, le paganisme implique la régularité et le suivi dans ses pratiques et modes opératoires. Le paganisme doit se vivre tous les jours. Mais, je le répète, ce ne sont là que quelques pistes. À chacun d’en trouver d’autres selon ses équations personnelles, mais en évitant de verser dans la reconstitution folklorique et le “bric-à-brac” spirituel.

    ► Extrait du recueil : Les Nouveaux Païens, C. Bouchet (dir.), Dualpha, 2005. [recension]

     

     


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