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    IsherwoodChristopher Isherwood : « Adieu à Berlin »

    [Ci-contre : l'écrivain en 1962, photo : Florence Homolka]

    « Ainsi défilaient les champions de la Révolution. La flambée de passion propice à la réalisation du rêve ardent de sang et de barricades devrait surgir de cette fourmilière noirâtre ? » (Ernst von Salomon).

    La disparition, voici bientôt dix ans, de l'écrivain anglais Christopher Isherwood, auteur, entre autres nouvelles, d’Adieu à Berlin, nous rappelle qu'il faut aborder différemment la littérature traitant des événements qui ont secoué l’Allemagne de la défaite de 1918 à l'avènement du national-socialisme. Isherwood (1904-1986) a traité cette époque de manière magistrale, surtout la véritable période charnière entre 1929 et 1933, époque où il a vécu en Allemagne et a été témoin direct des bouleversements politiques. L'auteur a observé la reconstitution d’une forme particulière d’engagement politique collectif, propre à l’action de l’ère du nihilisme, due à un surplus de volonté accompagnant la décomposition des hautes sphères de la bourgeoisie et le déclin des valeurs civiques, entraînant la disparition du citoyen traditionnel, pacifique et productif.

    Adieu à Berlin correspond à ce que Roger Stéphane décrit dans Portrait de l'aventurier comme étant un moment particulier de la culture européenne, où éclot la « désolidarisation d'avec un monde moribond ». Ce monde, en effet, produit une “réalité négative et obscure”, où domine un type humain bien cerné par Drieu la Rochelle : « l’homme de main communiste, l’homme citadin, neurasthénique, excité par l’exemple des “fasci” italiens, de même celui des mercenaires des guerres de Chine, des soldats de la Légion étrangère ».

    Malgré la volonté d’Isherwood de se distancier de l'horreur et de la violence d'une guerre civile berlinoise se camouflant derrière une fausse normalité, celle des cabarets, des quartiers riches en marge des masses et des hôtels de maître hors de la réalité violente de la rue, sa narration se transforme en une chronique de la révolte aveugle et désespérée, celles des hommes qui diront plus tard : « nous connaissions ce que nous aimions et nous n'aimions pas ce que nous connaissions » (propos rapportés par Ernst von Salomon).

    L’importance d’Isherwood réside au fond en ceci : il est curieux d’une époque et d’une atmosphère, il s’en fait donc le chroniqueur et l’historien et, par l’excellence littéraire de son récit, il nous offre un accès aisé à cette trame d’événements qui ont fait les “années décisives” comme les a appelées Spengler. Vue sous cet angle, l’œuvre de l’écrivain anglais, devenu par après citoyen américain, n’est pas seule : sur le plan narratif, nous avons la nouvelle autobiographique d’Ernst von Salomon, Les Réprouvés ; sur un plan plus philosophique, nous avons les Considérations d’un apolitique de Thomas Mann, réflexions, hésitations d’un intellectuel qui est organiquement un citadin et un bourgeois et qui jette son regard sur ce que sont devenues les valeurs des Lumières.

    Adieu à Berlin est donc l'adieu à une époque qui se termine, à ces illusions bourgeoises qui prétendent que “plus rien ne doit se passer”. Adieu à Berlin nous restitue le cadre d’une réalité, nous livre la chronique d'une histoire complexe qui est aussi la récapitulation en condensé d’un large pan de l’histoire européenne contenu tout entier dans les années qui ont immédiatement suivi la défaite allemande de 1918. Dans Les Réprouvés de von Salomon, on trouve les sédiments de ce qu’expérimentera Isherwood quelques années plus tard. Les thématiques littéraires qui fascineront ou horrifieront l’écrivain anglais étaient déjà nées dans les expériences de ce volontaire des Corps Francs, de ce franc-tireur, de ce terroriste, de cet aventurier, de ce partisan des solutions les plus radicales dans la lutte contre le spartakisme ou contre la République bourgeoise et procédurière de Weimar : Ernst von Salomon.

    Isherwood décrit les violences des combats de rues à Berlin, la ville conquise par l’habilité propagandiste du Dr. Goebbels et de son journal agressif, dur, caustique et percutant, Der Angriff. « Dans les murs d’un Berlin qui se transformait, apparaissaient, écrites en lourdes lettres gothiques, les affiches de la peste brune. On pouvait y lire : “l’État bourgeois approche de sa fin ! Il faut forger une nouvelle Allemagne ! Elle ne sera ni un État bourgeois ni un État de classe ! Pour réaliser cette mission, l’histoire t’a choisi, toi, le Travailleur manuel et intellectuel ! ». Pour sa part, von Salomon ne se fait plus aucun illusion, ses espoirs se sont définitivement évanouis : « Le vin qui fermentait dans les tonneaux de la bourgeoisie, sera un jour bu sous la dénomination de “fascisme” ».

    Adieu à Berlin est la mémoire qui nous reste d’une civilisation vieille-bourgeoise, démocratique et pluraliste, perdue au milieu de la marée montant du nihilisme s'annonçant dans l’élan et les ruines, dans un nouveau vitalisme, tel celui que prévoit un personnage du livre, Hinnerk : « Unir les jeunesses communistes et hitlériennes et, avec l’aide de ces bataillons unifiés, envoyer au diable les voleurs de la grosse industrie et de la haute finance, avec leurs appendices, ces ordonnances de merde, et ensuite établir, comme loi suprême, comme unique loi décente, la camaraderie (…) Et tu pourras appeler cela socialisme ou nationalisme, cela m’est absolument égal ».

    Sur les décombres et les différences, Christopher Isherwood salue un écrivain allemand, dont l’idiosyncrasie est foncièrement différente de la sienne, mais dont le constat est pareil au sien : une époque entrait, à Berlin, dans ces années décisives, en extinction.

    ► José Luis Ontiveros, Nouvelles de Synergies Européennes n°12, 1995. (tr. fr. : Rogelio Pete)

     

     

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