• Démographie

    LaulanNations suicidaires et déclin démographique

    Entretien avec Yves-Marie Laulan

    Après des études de Sciences politiques et un doctorat d’État de Sciences économiques, Yves-Marie Laulan (né en 1934) a été successivement économiste au FMI, à la Banque mon­diale et à la Caisse française de développement [devenue en 2009 l’Agence française de développement]. Conseiller au cabinet de Michel Debré aux Finances puis aux Affaires étrangères, directeur des affaires écono­miques et président du comité économique de l’OTAN, directeur des études de la Société générale, directeur général du Crédit municipal de Paris. Consultant international à partir de 1995, ce professeur associé à Paris II a aussi enseigné à Sciences-Po, à Paris-Dauphine, puis au Panthéon. Il fut aussi conférencier à Po­ly­technique, à l’École supérieure de Guerre, à l’IHDN, membre de la commission des comptes et budgets économiques de la Nation, président international des économistes de banque. En 1998 paraissait chez FX de Guibert son ouvrage sur la démographie, Les nations suicidaires. Cela méritait un entretien. Il préside aujourd'hui l’Institut de Géopolitique des Populations.

    ***

    • En matière démographique,vous avez l'air d'être volontairement pessimiste…

    YML : Ce ne sont pas les propos de l'auteur qui sont violents, mais la situation qui est violente. En fait, il est déjà presque trop tard ; les phénomènes démographi­ques, ceux, disons, que je traite, ont ceci de particulier, et de singulier, qu'ils sont lents, et passent largement ina­perçus, jusqu'à ce qu'il soit trop tard précisément ; on peut réparer les ra­vages d'une guerre en quelques années, l'Allemagne et la Fran­ce en ont fait l'expérience. On peut se remettre des consé­quences d'une crise économique en peu de temps. Mais un traumatisme démo­gra­phi­que prend des décennies, ou des siècles, pour guérir, quand il n'est pas inguérissable. Après tout, un siècle et demi après l'abolition de l'esclavage aux États-Unis, les Noirs américains ne sont toujours pas intégrés dans la société américaine. Mais vous avez en partie raison. J'ai adopté, volontairement un ton un tantinet provocateur. Car pour réveiller les sourds, il faut un énorme carillon. Et à quelle opi­nion pu­blique abêtie, abrutie, anesthésiée par un matraquage mé­diatique quotidien n'avons-nous pas affaire? La France de l'infor­ma­tion aujourd'hui, c'est, en mieux, car en plus efficace, la Roumanie de Ceau­cescu. Ceci étant, le dissident de la pensée unique que je suis, le samizdat de la Russie soviétique, selon l'expression de Pierre Chau­nu, veut incarner, modestement, à sa mesure, le veilleur à l'au­be dont parle la Bible (Isaïe), celui qui reste seul à son poste, toute la nuit, en attendant que l'aube se lève, peut-être.

    • Comment expliquez-vous que nous soyons con­fron­tés à un hiver démogra­phi­que des plus terribles ?

    Pourquoi faut-il que ce soit au moment où le niveau de vie bat tous les records, où la condition humaine en général, celle de la fem­me occidentale en particulier, n'ont jamais été aussi favorables, que l'on assiste à un effondrement de la natalité ? Ce phénomène est bien sûr nié ou camouflé par les menteurs patentés que sont les démo­gra­phes officiels, qui sont aux réalités démographiques ce que Radio Pa­ris était à la vérité de l'information pendant l'Occupation. Les prin­ci­paux facteurs du phénomène sont les suivants. La femme occi­den­ta­le ne veut ou ne peut pas avoir d'enfants. La fameuse poupée Bar­bie dont on parle tant ces jours-ci incarne bien la vision que l'on se fait de la femme dans nos sociétés repues et stériles. Ni mère, ni é­pouse, amante occasionnelle, elle vit en suzeraine au sein de son pro­pre univers enchanté qui repose sur le sexe, un peu, le sport, beau­coup, la carrière énormément, son corps enfin, totalement. Elle se veut homme, à part entière. Car la société occidentale a été inca­pable de formuler une réponse convenable à ce grand défi du XXe siècle : comment réussir l'émancipation de la femme ? Comment lui permettre de concilier raisonnablement son rôle de mère, indis­pen­sa­ble pour la perpétuation de l'espèce, sur le plan biologique comme cul­turel, et son rôle, non moins nécessaire, de professionnelle. Allez donc poser la question à M. Juppé ; et puis, il y a le triomphe, sans pudeur, des homosexuels, qui ne sont pas réputés pour leur fé­con­di­té naturelle. Acceptable à titre privé, dans la décence et la discrétion, l'ho­mosexualité devient agressive et prosélyte, comme on le voit avec le Pacs. Les homosexuels réclament la reconnaissance sociale et la considération qui va, au même titre et même davantage, aux pè­res ou mères de famille, ce qui en dit long sur l'inversion des valeurs dans nos sociétés à vocation suicidaire. Mais on pourrait ajouter bien d'autres facteurs, comme la culture de mort si justement dénoncée par le Pape Jean-Paul II, avec l'avortement de masse, remboursé par la Sécu — un comble — et l’humanitarisme médiatique, qui s’attaque sans cesse aux valeurs "fortes" : honneur, travail, dignité, sens de la famille, goût du sacrifice et du renoncement, etc. Si je poursuivais sur cette voie, on me prendrait pour un prédicateur en chair et en os.

    • Cet hiver démographique n'est-il pas l'expression d'une fuite des responsabilités ?

    C'est bien le fond du problème. Car depuis trente ans, nous as­sis­tons, impuissants et résignés, à une fuite généralisée devant les res­ponsabilités, et cela à tous les niveaux. Irresponsabilité des garçons qui ne veulent plus assumer la responsabilité d'être pères ou chefs de famille. Irresponsabilité des filles qui ne veulent plus mettre d'en­fants au monde et préfèrent adopter des toutous pour leur tenir com­pa­gnie (il est vrai que les chiens ne cotisent pas pour la retraite ; mais per­sonne n'est parfait). Irresponsabilité des hommes politiques qui pré­fèrent sacrifier l'avenir du pays afin de préserver leurs précieuses chan­ces aux prochaines élections (il ne faut mécontenter personne, et après moi le déluge !). Irresponsabilité des fonctionnaires qui veu­lent toujours plus d'effectifs, d'augmentations de salaires, de primes, et moins de temps de travail. La France est en train de se trans­for­mer, sous la houlette socialiste — mais la droite n'a guère fait mieux — en un gigantesque camp d'assistés de tous genres et de tous poils. D'ailleurs, dès lors que 57% du PIB est redistribué, on peut affirmer sans crainte de se tromper qu’un Français sur deux est assisté, et donc irresponsable.

    • En épousant l'individualisme et un certain confort anesthésiant, la France n'est-elle pas sur la pente qui peut la conduire à sortir de l'histoire ?

    La France est déjà sortie de l'histoire de notre temps sur la pointe des pieds. Elle y rentrera peut-être un jour. Mais, ceci est une autre histoire. Pour l'instant, nous avons déjà renoncé à deux attri­buts majeurs de la souveraineté, qui font qu'une nation existe au mon­de, à savoir : la monnaie avec l’euro, depuis le début de l'année. La monnaie légale en France depuis le 1er janvier 1999  est l'euro, (dont le cours légal est géré à Francfort), et non plus le franc, qui n'est plus qu'une monnaie divisionnaire. Par ailleurs, la France a aus­si renoncé à son armée qui n'est plus qu'une force de police auxiliai­re, au service de l’OTAN et de nos alliés. L'Europe aujourd'hui n'est pas une ascension vers un mieux-être, mais une fuite en avant qui per­met à nos hommes politiques de conserver leurs indemnités par­le­mentaires, opulentes tout en évacuant sur Bruxelles les décisions dif­fi­ciles. Ce n'est plus l'Europe sans rivages de François Perroux, mais l'Europe sans visage de Jacques Delors, celle de tous les aban­dons, de toutes les lâchetés, de tous les renoncements. Le drame est que les Français restent sans voix et sans réactions, comme hé­bé­tés, devant toutes les mutilations de leur souveraineté qui leur sont im­posées. Ils manifesteront en masse pour la chasse à la tourterelle mais ne réagiront pas contre le Pacs ou contre le Traité d'Amster­dam. Ce n'est plus un peuple de veaux mais une colonie de lem­mings. Et on le dit ingouvernable. Erreur. On le manipule comme on veut et on lui fait avaler n'importe quoi.

    • Existe-t-il des signes de salutaire réaction ?

    Aucun pour l'instant. Le profil de l'encéphalogramme est plat et le patient dans un état comateux profond.

    • Pensez-vous que la France survivra au XXe siècle ?

    Tout dépend de ce que l'on appelle survivre ; en tant que peu­plade dotée d'un passeport plus ou moins récent et, bien entendu, d'une carte de sécu, les Français ont toutes les chances de survivre. On ne va pas perdre comme cela le secret du cassoulet, du magret de canard ou des tripes à la mode de Caen. Et puis, il y a le foot. Comme peuple, fier de son passé et soucieux de son destin, comme nation, orgueilleuse de sa présence au monde et de sa place dans le concert européen, c'est une toute autre histoire. En raison de son é­vo­lution démographique caractérisé par un affaissement démogra­phique interne, compensé par une immigration massive de peuple­ment, la France a toute les chances de devenir ce que l'on peut ap­peler une société malheureuse. Elle surmontera difficilement les con­tradictions internes qu'elle a elle-même créées. Peuplée de fortes mi­norités à vocation majoritaire, très différentes par leur culture et leurs valeurs, et donc forcément rivales, la France deviendra un pays où le simple maintien de l'ordre public va requérir la mobilisation de toutes les ressources internes pour conserver un semblant d'ordre social. D'autant plus, qu'au contraire des États-Unis, qui ont accepté les ru­des disciplines du libéralisme créateur de richesses et d'emplois, la Fran­ce adopte des mesures ineptes comme le montre bien la funeste loi des 35 heures qui est la risée du monde civilisé. De telles sociétés ne peuvent prétendre avoir une politique étrangère ou de défense ex­té­rieure, mais, ce qui est déjà beaucoup, de simple préoccupations de maintien de l'ordre, dans le cadre d'un régime de plus en plus po­licier et d'une économie de plus en plus étatisée comme c'est déjà le cas dans maints pays africains ou au Liban. Si c'est cela que vous ap­pelez survivre, alors oui, la France a des chances de survivre. Mais dans quel état !

    ► propos recueillis par Xavier Cheneseau, Nouvelles de Synergies Européennes n°42, 1999.

     

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    L’ambiguïté menaçante de la construction européenne

    Intervention de Philippe Bourcier de Carbon - Forum d’Action pour une Confédération Paneuropéenne (avec 17 graphiques attachés).

    Messieurs les Ambassadeurs, mesdames et messieurs, je voudrais remercier les organisateurs de cette conférence de m’avoir invité à intervenir au cours de ce forum pour apporter un bref, mais sans doute important, éclairage complémentaire à ce qui vient d’être dit, ainsi qu’à vos débats de tout à l’heure. Je voudrais en effet vous apporter, en quelques minutes, le regard du démographe pour souligner quelques aspects trop méconnus, en tout cas de nos opinions publiques, des dérives de la construction européenne actuelle, que l’on peut qualifier, selon le titre que je veux donner à mon intervention d’ambiguïtés menaçantes de la construction européenne actuelle. Pour vous apporter en très peu de temps quelques points de repères majeurs, en sachant que de bons graphiques sont plus évocateurs que de longs discours, mon intervention consistera à vous présenter une série de graphiques, dont les sources sont toutes officielles (ONU, EuroStat, INSEE…), et que je commenterai brièvement devant vous. Je commencerai en soulignant qu’au moment même où nous parlons, le Conseil Européen se réunit à Nice pour préparer une nouvelle étape géopolitiquement cruciale : Il s’agit surtout de tenter de dégager de nouvelles règles de fonctionnement de l’Union Européenne qui puissent rester efficaces dans la perspective de sa prochaine extension géographique à de nouveaux et nombreux membres.

    L’Union Européenne de 377 millions d’habitants, qui fonctionne aujourd’hui avec 15 États membres, a décidé en effet d’accueillir, dans un proche avenir, 12 ou 13 nouveaux États membres : D’abord, la Pologne, la République Tchèque, la Hongrie, Malte et Chypre, soit 5 nouveaux États membres, portant l’Union Européenne à 20 États membres en accueillant une population supplémentaire de près de 61 millions de personnes, l’Union comptant alors 438 millions d’habitants (selon la population actuelle). Puis, la Slovénie, la Slovaquie, la Roumanie et la Bulgarie, soit 4 nouveaux États membres, portant alors l’Union Européenne à 24 États membres en accueillant une population supplémentaire de plus de 38 millions de personnes, l’Union comptant alors 476 millions d’habitants (selon la population actuelle). Puis, les trois États Baltes : la Lituanie, l’Estonie et la Lettonie - ce qui prépare de grandes difficultés avec la Fédération de Russie – en portant alors l’Union Européenne à 27 États membres et en accueillant plus de 7,5 millions de personnes, l’Union comptant alors près de 484 millions d’habitants (selon la population actuelle). Enfin la Turquie, portant alors l’Union Européenne à 28 États membres en accueillant plus de 66 millions de personnes supplémentaires, l’Union comptant alors près de 550 millions d’habitants (selon la population actuelle).

    Cette Union Européenne, qui sera passée en quelques années de 15 à 28 États membres (presque un doublement) et de 377 à 550 millions d’habitants (173 millions d’habitants supplémentaires, soit un gonflement de 46%) aura alors porté ses frontières jusqu’à la Fédération de Russie, jusqu’à l’Ukraine et la Moldavie, jusqu’à la Géorgie, l’Arménie, l’Iran, l’Irak et la Syrie, en devant gérer toutes les nouvelles et turbulentes minorités de ces nouveaux membres. Les étapes de cette mutation sont annoncées pour cette première décennie du siècle.

    Sur le plan démographique la construction européenne apparaît ainsi tout à fait exaltante pour les opinions publiques. Rappelons en les étapes :

    Aux 6 membres fondateurs des traités de Messine et de Rome qui comptaient environ 165 millions d’habitants en 1957, la Communauté Européenne a adjoint d’abord 3 nouveaux membres, soit 64 millions d’habitants supplémentaires, 16 ans plus tard en 1973, en accueillant le Royaume-Uni, l’Irlande et le Danemark. Puis, 8 ans plus tard, elle s’est incorporé son dixième membre, la Grèce, en 1981, soit 9 millions d’habitants supplémentaires. En 1986, 5 ans plus tard, elle est devenue l’Europe des 12, avec l’entrée de l’Espagne et du Portugal, accueillant 48 millions d’habitants supplémentaires. 5 ans plus tard, en 1991, la réunification de l’ex-RDA avec l’ex-RFA a apporté 16 millions d’habitants supplémentaires à l’Europe des 12. Enfin, elle s’est adjointe ses trois derniers États membres, l’Autriche, la Finlande et la Suède, qui lui apportaient encore 22 millions d’habitants, 4 ans plus tard en 1995, pour devenir l’Union Européenne d’aujourd’hui rassemblant 377 millions de personnes.

    Ainsi cette construction géopolitique apparaît, surtout depuis 20 ans, introduire un nouvel acteur géant sur la scène politique mondial. Troisième entité géopolitique de la planète par sa population, face à la Chine de 1,3 milliards d’habitants, à l’Inde d’un milliard d’habitants, l’Union Européenne à 15 compte aujourd’hui près de 100 millions d’habitants de plus que les États-Unis (280 millions d’habitants), quatrième État du monde par la population, et près de deux fois plus d’habitants que la Fédération de Russie (146 millions d’habitants).

    On pourrait ainsi penser qu’il ne suffirait plus que de doter ce nouveau géant démographique que constitue désormais l’Union Européenne, d’institutions capables de lui conférer une identité et une existence politique à la mesure de ses dimensions, pour en faire un nouvel acteur géant de la géopolitique mondiale.

    La première zone d'implosion démographique du monde

    Et pourtant, ce géant démographique n’est qu’une apparence : L’Europe et l’Union Européenne constituent en réalité désormais la première zone d’implosion démographique du monde.

    En effet, en raison surtout de trente ans de sous-fécondité, c’est-à-dire de fécondité inférieure au niveau de remplacement des générations (soit 21 enfants mis au monde par dix femmes au cours de leur vie féconde), lors même que l’espérance de vie s’accroît passé l’âge de 50 ans, les pyramides des âges des populations européennes sont toutes en voie d’inversion avancée, les effectifs des jeunes gens, n’ayant pas encore atteints les âges de reproduction, en diminution constante devenant désormais de plus en plus inférieurs aux effectifs des seniors (personnes âgées d’au moins 50 ans, c’est-à-dire ayant dépassé les âges de reproduction).

    Depuis les années 70 la fécondité et les naissances ce sont en effet effondrées dans l’Union, de telle sorte qu’alors que les 330 millions d’habitants que comptait l’Union à 15 en 1965 mettaient alors au jour 6 millions de nouveaux nés par an, les 377 millions d’aujourd’hui n’en mettent plus 4 millions au monde en l’an 2000, soit moins qu’aux États-Unis qui comptent pourtant près de 100 millions d’habitants de moins.

    Il suit de ce retournement de la pyramide des âges de l’Union que les effectifs des décès annuels, en augmentation constante, rejoignent aujourd’hui les effectifs des naissances annuelles en diminution constante, et que de manière mécanique, le déficit annuel des naissances sur les décès ne va cesser de se creuser, en Europe comme dans l’Union, au cours de cette décennie.

    L’Union Européenne, pionnière du vieillissement démographique

    Ceci signifie que l’Union Européenne entame désormais son déclin démographique, et que, selon la variante basse de la révision 1998 des projections officielles des Nations Unies, qui semble la moins improbable à ce jour, la population de l’Union Européenne régresserait en 2030 de plus de 10%, retrouvant son effectif de 1970 (340 millions d’habitants), et de près d’un quart en 2050, retrouvant son effectif de 1950 (290 millions d’habitants), mais les proportions des seniors et des personnes âgées dans la population étant alors le triple voire le quadruples des proportions de 1950.

    Pionnière du vieillissement démographique, de l’inversion des pyramides des âges et du déclin de la population dans le monde, l’Union Européenne est déjà marquée de ce fait par un processus qui mine tant sa croissance économique que son existence politique sur la scène internationale. Retournement impressionnant de son évolution séculaire, le déclin démographique qui caractérise désormais une Europe et une Union toujours plus vieillies, manifestera ainsi chaque année davantage au reste du monde leur langueur et leur vulnérabilité et faiblesse politiques.

    Aussi peut-on craindre, pour reprendre en anticipant sur ma conclusion, à propos de l’Europe et de l’Union, l’expression qui courrait les chancelleries dès l’époque du traité de Berlin, et surtout à la fin du XIXe siècle, à propos de l’empire Ottoman, une génération avant que les puissances ne procèdent à son démantèlement et à son dépeçage, que oui décidément, démographiquement, politiquement, diplomatiquement et militairement l’Europe et bel et bien devenue, l’homme malade du monde des prochaines décennies.

    L’entrée du Royaume-Uni : rupture ontologique fondamentale

    Nous avons rappelé plus haut les principales étapes de la Construction Européenne. Je voudrais y revenir pour souligner la longueur de la première étape de cette construction géo-économico-politique : étape de 16 années, entre 1957 et 1973, marquant le passage de la Communauté Européenne des 6 États membres fondateurs, à l’Europe des 9, après l’entrée du Royaume-Uni dans la Communauté en 1973, entrée à laquelle le Général De Gaulle s’était toujours résolument opposé.

    Leurrés par l’illusion des étiquettes, nous avons l’habitude de prêter implicitement une continuité à l’histoire de la Construction Européenne, alors que 1973 et l’entrée du Royaume-Uni dans la Communauté marquent en réalité une rupture ontologique fondamentale dans la construction de cette entité, sur la scène politique mondiale. De 1958 à 1970, la volonté farouche d’indépendance face aux Super puissances, et d’abord face aux tentations hégémoniques des États-Unis, du Général De Gaulle aura marqué très fortement cette longue période de la construction européenne, lui imprimant une identité et une volonté politique claire aux yeux du monde, lors même que les 6 pays fondateurs manifestaient au monde à la fois leur résurrection et leur rajeunissement démographique, ainsi que leur prospérité et leur dynamisme économique.

    Trente ans plus tard, l’Union à 15 n’a plus rien à voir avec celle du Général de Gaulle ; on pourrait dire qu’elle en constituerait plutôt l’antithèse, celle-là recherchant aujourd’hui toujours plus la passivité et la soumission sur la scène mondiale, là où celle-ci s’efforçait de manifester sa volonté d’initiative et d’indépendance face aux volontés hégémoniques des autres puissances.

    Si la construction européenne a entamé sa mutation « mondialiste » au service du centre anglo-saxon dès 1973, 18 ans plus tard, la réunification en 1991 des deux Allemagnes, en voie toutes deux d’implosion démographique très avancée, parachève et « verrouille » cette évolution létale, en traduisant l’effacement quasi-total de Paris, face à Washington, Londres et Berlin, la France étant désormais noyée au sein d’une Union à 15 et bientôt à 27 ou 28, sur laquelle elle perd chaque année un peu plus d’influence. Cette construction européenne désormais sans limite et sans frontière apparaissant de plus en plus se transformer en « Cheval de Troie » pour éliminer les possibilités d’indépendance résiduelles des vieilles nations européennes, face aux nouvelles ambitions mondiales, de l’hyperpuissance américaine, désormais seule en lice sur la scène mondiale, depuis la dislocation de l’ex-Union Soviétique.

    Ce n’est pas ici le lieu de démontrer que la Turquie constitue le pilier de la géostratégie des intérêts de Washington face à la Russie et au monde Slave en Europe, comme au Proche Orient. Aussi les États-Unis font-ils désormais une stricte obligation à leurs satellites de l’Union, en particulier l’Allemagne réunifiée et la France, d’accueillir au plus tôt la Turquie, comme membre à part entière au sein de l’Union Européenne.

    L’entrée de Chypre annonce celle de la Turquie

    Du reste, la toute prochaine entrée de Chypre au sein de l’Europe, comme nouvel État membre à part entière, est discrètement conçue en vue de l’admission quasi automatique de la Turquie au tour suivant, puisque l’île de Chypre est aujourd’hui partagée entre secteurs Grec et Turc.

    L’admission préalable de Chypre au sein de l’Union est un moyen d’imposer aux opinions publiques européennes réticentes l’entrée de la Turquie dans l’Union, exigée par le gouvernement des États-Unis.

    De plus, la Turquie, devenue état membre de l’Union, pourrait dès lors très vite peser d’un poids décisif sur la politique migratoire et sur l’ouverture des frontières européennes aux mondes musulmans des proche et moyen Orient et d’Afrique, alors même que les effectifs des populations de la chrétienté européenne et du monde orthodoxe ont déjà amorcé leur déclin. Après plus de 25 ans d’une fécondité toujours plus éloignée du seuil de remplacement des générations, ces populations européennes autochtones, à présent en cours de vieillissement rapide, se sont ainsi engagées en effet dans un processus d’implosion démographique bientôt irréversible. Elles ont déjà largement entamé le renversement de leurs pyramides des âges appelé à s’accélérer au cours des trois prochaines décennies. Au cours de la même période, de Dakar à Alma-Ata, les jeunes populations musulmanes, proches de l’Europe et de la Russie, vont au contraire connaître l’apogée de leur croissance démographique en doublant leurs effectifs.

    Ainsi en réalité, par son nouveau cours, la construction de l’Union arrache-t-elle désormais chaque année un peu plus aux populations européennes la maîtrise légitime de leur destin aux profit de logiques géopolitiques qui leur sont de plus en plus étrangères, qui sont de plus en plus étrangères à l’Europe elle-même, mais qui répondent de plus en plus étroitement aux ambitions impériales mondiales des milieux dirigeants des États-Unis.

    Par ailleurs, et comme les graphiques ci-joints vous l’indiquent, la pyramide des âges de l’Union est en inversion rapide et sa population totale commence à diminuer. D’ores et déjà les cercueils l’emportent en nombre chaque année sur les berceaux, en Allemagne, en Italie, en Suède, en Grèce, en Espagne…Mais aussi en Hongrie, en République Tchèque, en Bulgarie, en Slovaquie, en Slovénie, en Roumanie…

    Déséquilibres culturels et tensions

    Aussi cette situation ne va-t-elle pas s’améliorer avec l’entrée des prochains membres au sein de l’Union, puisque la fécondité de ces pays d’Europe Centrale et Orientale est aujourd’hui comme en Allemagne, en Italie et en Espagne, l’une des plus faibles au monde.

    Bien que certains estiment à 15 à 20 millions de personnes les communautés allogènes de culture musulmane déjà installées dans les pays d’Europe et de l’Union, les soldes migratoires de l’ordre de 300.000 à 400.000 personnes par an, ne peuvent pas suffire à enrayer notablement cette évolution implosive, d’autant que une immigration massive des jeunes peuples du Sud et de l’Est de la Méditerranée, majoritairement de culture musulmane, en direction des pays de l’Union, ne saurait manquer de créer de grands déséquilibres culturels et de grandes tensions au sein des vieilles populations européennes des États de l’Union, entraînant du même coup l’intensifications du flux des départs hors des États de l’Union.

    Toutes les grandes puissances et tous les grands acteurs anticipent déjà le déclin démographique de l’Union Européenne, qui continue à demeurer caché avec obstination par les médias aux yeux des peuples et opinions publiques des États membres de l’Union.

    Ainsi politiquement, et démographiquement, la Construction Européenne aura changé totalement de nature depuis 1973. C’est en effet précisément dès l’orée des années 70 que les populations de la Communauté auront cessé de remplacer leurs générations. Et c’est cette implosion de la fécondité des populations de l’Union des années 70 qui, une génération plus tard, a enclenché le processus actuel d’inversion des pyramides des âges, et d’implosion démographique de l’Union.

    Pour mesurer la profondeur de l’implosion démographique actuelle dans laquelle, l’Allemagne, véritable « trou noir démographique de l’Union Européenne », a entraîné ses partenaires de l’Union, il faut méditer la forme la pyramide des âges de la population de l’Allemagne d’aujourd’hui.

    Il faut bien observer que cette pyramide surprenante, où les effectifs des moins de 30 ans sont près de deux fois moins nombreux que ceux de leurs parents, N’EST JAMAIS PUBLIÉE dans les news, ni dans les médias, de telle sorte que les plus larges couches de l’opinion publique soient maintenues dans l’ignorance de ce phénomène fondamental, et véritablement « telluriques » pour l’avenir de nos populations.

    L’Allemagne va devenir un petit pays

    En effet, tout à fait mécaniquement l’Allemagne des prochaine décennies VA DEVENIR UN MODESTE, SINON UN PETIT PAYS, à la population rapidement déclinante. C’est faire ici toucher du doigt, combien l’avenir du Mark allemand reposait en réalité sur la création de l’Euro, et non l’inverse, ainsi que la rhétorique stipendiée et conformiste des médias spécialisés en a voulu convaincre les opinions publiques.

    La Turquie au contraire, est un pays qui représente une puissance et un dynamisme démographiques beaucoup plus importants que l’Allemagne.

    D’ici une quinzaine d’années la Turquie sera plus peuplée que l’Allemagne réunifiée d’aujourd’hui, et sa population y sera beaucoup plus jeune. En effet chaque année, il naît désormais en Turquie plus de 1,5 millions de nouveau-nés, soit autant et bientôt plus qu’en Allemagne et en France réunies.

    Du reste, depuis la fin des années 80, les jeunes Turcs âgés de 20 ans sont plus nombreux que les jeunes Allemands du même âge. De sorte que, si une armée de l’Union Européenne est jamais constituée, ses généraux seront allemands, mais ses bataillons seront turcs.

    Les opinions publiques sont depuis 20 ans maintenues volontairement dans l’ignorance de ces réalités géopolitiques majeures.

    L’évolution est analogue si l’on compare la transformation de la situation de la population de la France, face à celles du Maghreb depuis 1950. Les graphiques ci-joints l’illustrent très clairement sans nécessiter de commentaires superflus.

    Désormais, plus aucun pays membre de l’Union Européenne ne remplace ses générations, et toutes les pyramides des populations des États membres sont en voie d’inversion plus ou moins rapide, sans aucune exception.

    On dissimule le piège de l’implosion démographique

    Ces faits majeurs, qui, je le répète, pour les trente prochaines années au moins sous-tendent la géopolitique mondiale, continuent à être cachés aux opinions publiques par les rédactions des médias européens. Et, répétons-le, si les opinions publiques premières concernées restent maintenues dans l’ignorance de leur avenir démographique, les vrais décideurs de la scène mondiale, tels les directions de très grands groupes transnationaux, les gouvernements des grandes puissances, ont déjà pris en compte ces évolutions et ces transformations des rapports de puissance au cours des prochaines décennies du siècle.

    Et c’est bien en cela que réside ce que j’ai appelé l’ambiguïté menaçante de la construction Européenne et surtout de l’Union Européenne à 15 et bientôt à 28 États membres : dans le même temps où l’on s’ingénie à étendre sans limite le champ de l’Union et sa population, la présentant aux opinions publiques comme un nouveau géant démographique et bientôt politique, l’on s’obstine a leur cacher le piège de l’implosion démographique qui dévore désormais ces populations.

    Ainsi cette Construction Européenne dont nous avons rappelé les étapes, se révèle comme essentiellement ambiguë :

    Si, comme jusqu’en 1973, elle est soutenue par une véritable ambition politique, une véritable volonté identitaire, non pas par une volonté hégémonique, mais par une résolution politique de résistance à l’hégémonie, alors ce sera une société qui présentera un avenir de paix pour le monde entier.

    Si au contraire, comme elle en prend le chemin depuis les années 1990, depuis la réunification allemande, en se cachant derrière des mots creux, derrière des faux semblants, derrière en fait des lâchetés, des reniements et des abdications politiques répétés, l’Union Européenne s’oriente vers une société d’abandons, de soumission toujours plus vile des élites politiques aux volontés, masquées car tout à fait illégitimes, d’élites mondialistes, disons le mot pour ne pas citer ici le Council on Foreign Relations, alors elle nous annonce un avenir plein de dangers, et l’implosion démographique et politique de l’Union Européenne peut devenir très vite une menace très grave pour la paix mondiale, de par sa faiblesse en même temps que par les enjeux qu’elle constitue et constituera.

    ► Philippe Bourcier de Carbon, Nouvelles de Synergies Européennes n°54, 2002.

    POUR EN SAVOIR PLUS

    1. P. Bourcier de Carbon : "Niveaux de vie et fluctuations démographiques. Contribution à l'analyse de la baisse séculaire de la fécondité et des interactions entre populations : Vers une théorie socio-économique de l'implosion démographique de l'après transition.", accompagné des commentaires de J. Bourgeois-Pichat, INED, Paris, Janvier 1987 (cote biblio INED 1989B8430).

    2. Jean Bourgeois-Pichat : « Du XXe au XXIe siècle : l’Europe et sa population après l’an 2000 », Population n°1, INED, 1988.

    3. P. Bourcier de Carbon : « L’implosion démographique contemporaine : l’ effet de levier du vieillissement de la population sur la fécondité », AX, « La Jaune et la Rouge », École Polytechnique, Paris, juin-juil. 1995. « Vieillissement démographique, chômage et progrès technique en France : Observations rétrospectives et réflexions », AX, « La Jaune et la Rouge », École Polytechnique, Paris, août-sept. 1995.

    4. P. Bourcier de Carbon : « Le vieillissement du corps électoral : Évolution depuis l'avènement de la Ve République et perspectives », Population et Avenir n°603, mai-juin 1991.

    5. P. Bourcier de Carbon : « Le vieillissement de la démocratie : l’irrésistible essor du pouvoir gris." in « Nous vieillirons ensemble », n° spécial de la revue Administration, Paris, 1995.

    6. P. Bourcier de Carbon : « Population de la France : Chronique d’une implosion annoncée », Futuribles n°203, pp.63-92, nov. 1995.

    7. P. Bourcier de Carbon : « Fluctuations du revenu relatif et baby-boom aux États-Unis », Population et Avenir n°635, nov.-déc. 1997.

    8. P. Bourcier de Carbon : Niveaux de vie relatifs, fécondité, épargne et richesse : contribution pour une démo-économie pure., article soumis par le Rédacteur en chef, Henri Leridon au comité de lecture de la revue Population, revue de l’INED, en 1997, et refusé, pour de prétendus motifs, mineurs et contradictoires, par les deux referis du comité de lecture de cette revue, puis accepté, tel quel et sans modifications notables, par les deux referis (professeurs agrégés des facultés d’économie) du comité de lecture de la revue d’économie du Laboratoire de la Faculté des Sciences Économiques de l’Université du Val de Marne - Paris XII, revue du GRATICE (Groupe de Recherche et d’Analyse des Théories, Institutions et Conventions Économiques : http://www.univ-paris12.fr/www/labos/gratice/Cahiers.htm), numéro du premier semestre 2000, n°18, consacré à l’économie de la famille, Paris, 2000, pp.95-120.

    9. Jules Leveugle : « Extinction de L’Europe ou politique démographique ? », Commentaire n°78, 1997, pp. 419-429.

    10. P. Bourcier de Carbon : « De la « Révolution » démographique à la « Transition » démographique : Les avatars de la pensée d’Adolphe Landry à l’aune des concepteurs du paradigme de la « Transition démographique », Communication au Colloque International « Adolphe Landry : économiste, démographe et législateur », Corte 3-6 sept. 1997, 45 p., Corte, 1997. ALLIANCE NATIONALE : P. Bourcier de Carbon : « Transition ou Révolution démographique ? Les insuffisances et les implications de la théorie de la transition démographique - I Les origines », Population et Avenir n°636, jan.-fév. 1998. « Transition ou Révolution démographique ? Les insuffisances et les implications de la théorie de la transition démographique - II Les conséquences », Population et Avenir n°637, mars-avril 1998.

    11. P. Bourcier de Carbon : « Le vieillissement de la démocratie : le vieillissement du corps électoral entraîne l’éviction politique progressive des jeunes adultes et des femmes en âge de maternité », Liberté Politique n°11, éd. FX de Guibert, 2000, pp. 9-33.

    12. P. Bourcier de Carbon : « Politique familiale : 30 ans de démantèlement progressif », Liberté Politique n°12, éd. FX de Guibert, 2000, pp. 109-124.

    13. P. Bourcier de Carbon : « Vers l’abandon des vieux schémas : Vers la fin du paradigme de la Transition démographique et le retour à la Révolution démographique ? », Panoramiques n°47, 2000 : Quand on entend démographie faut-il sortir son revolver ?, Paris, Ed. Corlet, 2000, pp. 172-180.

    14. Jean-Claude Chesnais : « Les racines démographiques de la déflation : vers la décapitalisation », Le Débat mars-av. 1997, pp. 86-97.

    15. Youssef Courbage : "Les nouveaux horizons démographiques en Méditerranée.", INED, Cahier n°142, PUF, Paris 1999.

    16. ONU : "World Population Prospects.", The 1992, 1994, 1996, 1998 Revisions, ONU, New-York, 1993, 1995, 1997, 1999.

    16 bis. ONU : "World Population Prospects. The 2000 Revision : Highlights", ONU, New-York, 28/02/2001, http:www.un.org/esa/population/unpop.htm.

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