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    ArgentineGéopolitiques de l’Argentine et du Chili

    Si le Canal de Panama est bloqué, le trafic maritime n’a d’autre alternative que d’emprunter la route qui passe par le Cap Horn. C’est pourquoi tant l’Argentine que le Chili ont une très grande importance géopolitique. À l’époque de la guerre froide, ces deux pays étaient des cibles privilégiées des tentatives de pénétration soviétique. Le long littoral de la côte argentine face à l’Atlantique Sud (1700 miles) fait de ce pays une puissance atlantique. De l’autre côté du cône austral de l’Amérique du Sud se trouve le Chili, dont la côte pacifique est longue de 2600 miles. Le territoire chilien s’étend sur une centaine de miles plus au Sud. Le Détroit de Drake entre la Péninsule Antarctique et le Cap Horn constitue une connexion vitale entre les Océans Pacifique et Atlantique. Il nous apparaît dès lors fort important de procéder à une étude de la géopolitique chilienne et argentine en Europe, afin que nous nous rendions bien compte de l’importance géostratégique et géopolitique vitale de cette région du monde.

    La géopolitique argentine

    En Argentine, on s’intéresse très fort à la géopolitique et on y consacre toutes sortes de recherches. La pensée géopolitique s’y est développée en deux étapes depuis 1940. La première étape a commencé vers 1940 et s’est poursuivie jusqu’au début des années 50. La première théorie géopolitique moderne d’Argentine semble être celle mise en œuvre par Emilo R. Isolas et Angel Carlos Buerras. En 1950, ils publient tous deux Introduccion a la geopolitica argentina. Nos deux auteurs y affirmaient que les doctrines géopolitiques conçues à l’étranger n’étaient pas toujours pertinentes pour l’Argentine. Ce sont eux également qui ont introduit la méthode d’inverser les cartes. Celles-ci, dans leurs travaux, étaient centrées sur l’Argentine et sur le “pivot de l’Antarctique”. Cette manière de jeter un regard sur le monde rappelle des tentatives similaires, réalisées au Canada et aux États-Unis, quand on cherchait, là-bas, à souligner l’importance de l’Arctique. L’importance de l’Antarctique a acquis progressivement une signification cardinale dans les théories géopolitiques argentines. Isolas et Buerras plaidaient pour le renforcement des liens entre l’Argentine et le Chili et pour le retour des Îles Malouines/Falklands à l’Argentine.

    Plus d’une décennie s’est écoulée, avant que de nouvelles idées géopolitiques voient le jour, mais les thèses de Buerras et Isolas continuaient néanmoins à être étudiées et approfondies dans les universités, les écoles et les académies militaires. En 1966, Justo P. Briano, un Colonel qui avait enseigné au Collège Militaire en 1940-41 publie un ouvrage de très grand intérêt. Entre 1960 et 1964, il était devenu professeur de géopolitique à l’Institut de Science Politique de la Salvador University. Dans Geopolitica y geostrategia americana, il affirme que la géopolitique est une science. Elle est, affirme-t-il, un instrument inestimable pour les hommes politiques qui guident effectivement la nation. Briano militait pour l’unification du continent sud-américain. Il voulait ce que l’on appelait l’“intégration”, autour de l’Argentine et du Brésil, alliés des États-Unis dans un “groupe américain”.

    Jorge Atencio, également Colonel et Professeur de géopolitique à l’Université Nationale de Cuyo (Mendoza) fut le successeur immédiat de Briano, en soumettant à ses élèves et ses collègues un nouvel ouvrage majeur de géopolitique, intitulé Que es geopolitica ? Ce livre constitue une interprétation claire de la pensée géopolitique et en adapte les thèses d’un point de vue argentin. L’Argentine, explique Atencio, n’a nul besoin d’étendre son territoire mais doit le développer. Atencio inclut dans le territoire argentin les Îles Malouines et l’immense secteur argentin de l’Antarctique. Il affirme également que la mer est importante. Les Amériques du Nord et du Sud disposent d’énormes réserves territoriales et sont les dépositaires de larges territoires, en deuxième position par rapport à l’Asie. Atencio réclame de ses compatriotes qu’ils s’intéressent davantage à la mer et qu’ils déploient un maximum d’efforts pour développer les zones “vierges” de l’Argentine.

    Fernando A. Milia, Amiral en retraite, était lié à l’Institut des Études stratégiques. Son livre Estrategia e poder militar (1965) est une tentative de créer une doctrine stratégique argentine. L’Amiral Milia prétend que la stratégie se limite aux exigences de la politique étrangère, de la politique intérieure et de l’économie. Le développement économique est nécessaire pour accroître le potentiel militaire. La théorie de Milia cherche à intégrer dans son concept stratégique l’entièreté ou des parties des territoires voisins. Cette volonté a été dénommée “intégrationniste”.

    Intégrationnisme et nationalisme

    ArgentineLa pensée géopolitique contemporaine en Argentine est surtout liée à deux thématiques. La première est orientée vers la restauration du pouvoir et de l’influence de l’Argentine par le biais d’une forme ou une autre de politique “intégrationniste”, parfois d’inspiration nationaliste. L’autre thématique se retrouve dans des travaux dont l’orientation générale opte pour la coopération ou pour l’intégration économique et militaire (c’est l’intégrationnisme non-nationaliste). Le schéma ci-dessous montre bien quels sont les objectifs de chacune des deux écoles.

    En 1975, Osiris Guillermo Villegas, Général à la retraite, publie Tiempo geopolitico argentino. Il y explique que l’Argentine a besoin d’un nouveau modèle national qui lui permette d’accélérer son développement. Les atouts qui lui permettraient de réaliser un tel programme sont : l’autonomie de décision, la rentabilisation économique de la région et la création d’une société développée, originale et créative. L’intégration nationale doit tout à la fois tabler sur les efforts du peuple et sur les forces armées, recommande le Général Villegas. Dans une annexe de son livre, Villegas donne 160 recommandations politiques originales, afin de réaliser ce nouveau modèle de société.

    Le géopolitologue le plus péroniste des années 70 reste sans conteste Gustavo Cirigliano. Dans son livre Argentina triangular : geopolitica y projecto nacional (1975), il affirme que l’Argentine est une puissance “triangulaire” et non pas circulaire. Elle s’est développée selon deux axes : l’axe andéen et l’axe de la Plata et a ainsi englobé la Patagonie, les Malouines et le secteur argentin de l’Antarctique. Cirigliano a également suggéré un projet d’intégration continental, devant s’achever en 1990, incorporant le Canada en 1994 et l’Espagne en 1995. Le livre de Cirigliano a été critiqué, on l’a jugé trop utopique, mais on l’a également loué parce qu’il mettait l’accent sur l’intégration continentale.

    Gomez Rueda, Professeur à l’Université de Cuyo, est proche de Villegas dans sa pensée. Son ouvrage Teoria y doctrina de la geopolitica (1977) démontre que la géopolitique est liée à la politique, la géographie et l’histoire et est fortement connectée à la stratégie. Rueda a forgé une nouvelle théorie géopolitique, la théorie relativiste. Rueda vise l’intégration continentale des dix pays de l’Amérique du Sud, afin de ne plus former qu’un seul pays. Il affirme aussi que l’Argentine est le centre géopolitique du Tiers-Monde. Dans son livre, il subdivise l’Amérique du Sud en cinq régions géopolitiques ; parmi celles-ci, la région biocénanique, comprenant le cône austral de l’Amérique du Sud, soit le Chili et l’Argentine.

    José Felipe Marini est également un Colonel en retraite de l’Armée de Terre ; il enseigne la géopolitique au Collège national de guerre et à l’Institut des Services étrangers. En 1980, il a publié trois ouvrages de géopolitique, dont certains avec un co-auteur. L’ouvrage principal de Marini date de 1978 et s’intitule Geopolitica argentina : Bases para su formulacion. Il y perçoit l’Argentine comme une île, séparée par de longues distances océaniques de l’Europe, de l’Afrique et de l’Australie. Il se fait l’avocat d’une étroite coopération avec le Chili, pays dont la position est similaire. L’Argentine doit peupler et développer les espaces vacants de son territoire et formuler des objectifs politiques sur le long termes (des périodes de 20 à 25 ans) afin d’assurer son développement.

    Dans un livre intitulé El poder del Pan, Rodriguez Zia plaide pour une intégration complète de l’Argentine, de la Bolivie, du Paraguay et de l’Uruguay, afin d’amorcer une politique qui favorise à outrance la production de denrées alimentaires. Il affirme que cette région appelée à s’intégrer est la plus habitable de tout l’hémisphère sud. Le bassin de la Plata pourrait constituer une formidable réserve de production alimentaire. La théorie du Heartland de Mackinder ne survivra pas, prophétise Zia, car le véritable problème de l’avenir sera la faim. Le vrai pouvoir sera le “pouvoir du pain”.

    L’Argentine a développé un véritable programme d’enseignement de la géopolitique dans ses collèges militaires et dans ses universités civiles. Même dans les écoles secondaires, la géopolitique est enseignée d’une manière relativement intensive. Après le retour d’un pouvoir civil dans les années 80, l’influence de la géopolitique s’est peut-être un peu amoindrie mais reste importante et ne cesse d’exprimer les intentions stratégiques et politiques du pays, sur le plan des politiques intérieure et extérieure.

    La géopolitique en Argentine s’est étoffée au départ de l’Instituto do Estudios geopoliticos (IDEG) et de sa revue Geopolitica. Il y a également eu un “Instituto Argentino de Estudios Estratégicos y de las Relaciones Internacionales” (INSAR), à la tête duquel se trouvait le Général Guglialmelli. Cet institut publiait la revue Estrategia, qui a cessé de paraître. L’INSAR peut être considéré comme plus nationaliste, tandis que l’IDEG est plus intégrationniste.

    La tradition géopolitique en Argentine remonte bien avant 1940, mais j’ai surtout voulu attirer l’attention de mes lecteurs sur la géopolitique moderne. Il me faut toutefois citer un ouvrage ancien, Interesa argentinos en el mar (1916), rédigé par l’Amiral Segundo R. Storni. L’intention de l’Amiral Storni était de réveiller l’intérêt des Argentins pour la mer. Storni combinait les concepts de Ratzel et de Mahan. Il estimait que l’Argentine devait se doter d’une vaste flotte marchande, de même que d’une flotte de pêche. Les forces navales étaient nécessaires pour protéger les navires civils. On considère aujourd’hui que Storni est le fondateur d’une géopolitique argentine orientée vers la mer.

    La géopolitique chilienne

    Le Chili a produit moins de textes géopolitiques que l’Argentine, toutefois, ce pays a la caractéristique d’avoir été gouverné à partir de 1973 par un Président géopolitologue et auteur d’un traité de géopolitique, Geopolitica. Ce Président, c’était Augusto Pinochet. Le Chili est une puissance navale dans l’Océan Pacifique, position qui a influencé toute sa conception de la stratégie et de la géopolitique. Comme en Argentine, les Chiliens s’intéressent énormément au continent Antarctique. Les débuts de la géopolitique moderne au Chili remonte aux années 40 et sont marqués par des livres aussi importants que Chile o une loca geografia (1940) et Tierra de Oceano (1946, tous deux de Benjamin Subercaseaux. En 1944, Oscar Pinochet de la Barra avait publié La Antartica chilena.

    L’un des principaux géopolitologues chilien dans les années 30 et 40 a été le Général Ramon Canas Montalva. Ce militaire a avancé de nombreuses théories, parmi lesquelles nous retiendrons surtout la revendication chilienne d’une part du continent antarctique. Un décret présidentiel avait jadis délimité les revendications chiliennes dans cette aire : de 53° à 90° de longitude ouest. La première base chilienne sur ce continent a été établie en 1947. Dans un article paru en 1948, le Général Canas Montalva lance quatre nouveaux concepts géopolitiques :

    • 1. L’ère du Pacifique commence, signalant que les ères méditerranéenne et atlantique viennent de prendre fin.
    • 2. L’importance du lieu géographique dans toute géopolitique.
    • 3. Le Chili détient une responsabilité d’ordre géopolitique dans la défense continentale et a un destin propre.
    • 4. Le Chili est une puissance du Pacifique-Sud.


    Les Amériques doivent dès lors devenir les continents de l’ère nouvelle. Par sa position géographique, le Chili doit être en mesure de contrôler les voies aériennes et maritimes dans la région. Dans un article ultérieur, intitulé Reflexiones geopoliticas, le Général Canas Montalva jette les bases de ses théories géopolitiques. Un an plus tard, il propose la fondation d’une “Confédération du Pacifique”, étape vers l’unification du continent.

    Ihl : une géopolitique pacifique et continentale

    Dans les années 50, Pablo Ihl a développé ces idées. Il plaide en faveur d’une solution “tiers-mondiste” pour le Chili, en association avec d’autres puissances du Pacifique et du continent sud-américain.

    • 1. Le Chili doit proposer une union économique et commerciale entre le Chili, l’Argentine, le Brésil, la Bolivie, le Pérou, l’Équateur, le Paraguay, l’Uruguay, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et les îles du Pacifique.
    • 2. Le Chili doit travailler à l’avènement d’une grande nation sud-américaine, comprenant tous les pays de ce continent, ainsi que le Mexique et les États centre-américains.


    Ihl voulait l’intégration d’autres nations sud-américaines. Comme le Général Canas Montalva dans les années 50, il réagit contre une menace argentine. Il réclame un “bloc pacifique” pour contrer les pressions de Buenos Aires. Vers 1960, Canas Montalva avait également attiré l’attention de ses compatriotes sur l’importance géostratégique du Canal de Beagle.

    En 1968, Julio Cesar von Chrismar Escuti publie Geopolitica : Leyes que se deducen del estudio de la expansion de los Estados. Von Chrismar affirmait qu’il existe une série de “lois géopolitiques”. Il en a identifié 35 et les a analysées brièvement. Il met l’accent sur la sécurité et le développement, dans des termes que l’on retrouve dans les écrits géopolitiques d’Argentine et du Brésil. Ses vues reflètent surtout l’option de l’Académie de guerre, où le Général Augusto Pinochet Ugarte était professeur de géopolitique. C’est d’ailleurs lui qui écrira la préface du livre de von Chrismar. Ce dernier enseigne la géopolitique à l’Academia Superior de Seguridad Nacional.

    La même année, Pinochet publie son livre Geopolitica, résultat de quinze années d’enseignement de cette discipline et de stratégie. Le point de départ de Pinochet est la théorie de Ratzel sur l’État comme organisme vivant. La croissance de l’État est l’étape la plus importante dans le cycle de vie d’une nation. Pinochet récapitule l’histoire de la pensée géopolitique depuis l’antiquité et le moyen-âge. Pinochet explique que pour comprendre la naissance, la croissance et le dépérissement des États, il faut être conscient du rôle qu’ont eu les réactions aux défis d’ordre spatial, ainsi que d’un nombre d’autres facteurs tels la géostratégie.

    Augusto Pinochet et von Chrismar forment en quelque sorte une école distincte de la géopolitique chilienne. Ils présentent les lois et les concepts de la géopolitique de façon telle que les gouvernements sont appelés à les appliquer pour le bien de l’organisme État. Plus tard, dans les années 70, une géopolitique plus nationaliste voit le jour. Ainsi, Federico Manuel Bermudez se fait l’avocat d’une “mer chilienne” dans le Pacifique et veut étendre les eaux territoriales jusqu’à 200 miles. Cette “mer chilienne” devait avoir les limites suivantes : à partir de la frontière nord du Chili, les géopolitologues nationalistes tracent une ligne jusqu’à l’Île de Pâques, puis la font descendre vers le Sud-Est jusqu’à la limite des revendications chiliennes dans l’Antarctique, soit 90° de longitude Ouest, pour revenir au territoire continental du pays. À l’Est, ils tracent une ligne à partir du Canal de Beagle, la prolongent vers l’Est, à travers l’Arc des Antilles australes jusqu’à la limite orientale des revendications chiliennes dans l’Antarctique. Cette délimitation de la “mer chilienne” aurait donné au Chili le cinquième de l’Océan Pacifique. Notons que le Chili n’a pas revendiqué une extension de sa souveraineté sur toute cette zone.

    Dans les années 80, le Chili a produit énormément de textes géopolitiques. Après 1973, émerge une “nouvelle géopolitique”. Elle prend des aspects à la fois nationalistes et intégrationnistes, mais ce sont nettement les formes nationalistes qui dominent. La “nouvelle géopolitique” a l’ambition politique de souligner le rôle du Chili en tant que puissance pacifique. En 1981, l’“Instituto Geopolitico de Chile” (IGC) est fondé. Son directeur est le Prof. Hernan Santis Arena. L’IGC produit toute une série de publications, ainsi qu’une revue, la Revista Chilena de Geopolitica. L’institut impulse d’importants débats en matières de géopolitique et promeut le développement de la science géopolitique dans cet important pays du cône austral de l’Amérique du Sud.

    ► Bertil Haggman, Vouloir n°137-141, 1997.

    (Paper no.4, Geopolitics in South America, Part 1, The Cone : Argentina and Chile, 1989, Center for Research on Geopolitics, Helsingborg, Suède)

     

     

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